Non loin se trouve une des portes de la ville appelée les Torres de Cuarte; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble assez approchant des Torres de Serranos[ [12].
Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le Jardin Botanique où se trouvent réunies une grande quantité d'essences rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, commodité ou confort sont superflus!
En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes boissons glacées, bebidas helladas, rafraîchissent très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, absorbaient de bebidas helladas: limon, naranja, fresa, grosella, frambuesa, pina, zarzaparilla, bresquilla, azahar, agraz, nectarsoda.
C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne faire qu'un avec le soleil.
Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures après midi.
En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on distingue le paysage comme en plein jour!