Alberique est traversée au milieu d'un concours de peuple immense que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!

Plus loin, la route franchit le rio Jucar, important cours d'eau dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne quitterons plus jusqu'à Alicante.

Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,—le rio Montesa,—et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se passer.

Encore quelques kilomètres et c'est Jativa.

Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de clartés, nous apercevons des patios éclairés à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands casinos, non moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes villes, et encore!

Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. Voyons si la fonda sera aussi brillante et surtout accueillante.

Il est minuit, nous ne désirons que des lits.

Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur les billards!

Nous finissons par dénicher une posada dans laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en moins encore.

Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.