L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.

Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du dessin.

La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!

Nous sommes arrivés à Alcoy[ [13] à 3 heures du matin.

Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont libérateur.

Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un sereno que nous interrogeâmes et qui obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda sur la grande place de la ville où nous attendait la Fonda del Commercio. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.

ALCOY

Samedi, 17 août.