Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule le Rio Serpis dont le cours régulier fait marcher de nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient les «belles valences».
C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte plus de 30 000 habitants.
L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir distinctement le paysage.
Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est levé, la chaleur commence.
Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la Sierra de Vivens. Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les femmes avaient,—comme toutes les Espagnoles—des éventails; eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles s'éventaient!
Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous atteignons ainsi le Col de la Carrasquetta, d'où l'on a une très belle vue sur cette région de montagnes.
L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui couvrent Alicante.