Jijona, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville qui paraît importante et assez riche.
Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien cultivées.
En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se fait moins bonne.
Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'Alicante[ [14], jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
Il est 5 heures et demie du soir.
Nous avons choisi l'Hotel Reina Victoria, tout neuf, récemment ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1o j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent tous gagner le gros lot; 2o la grande distraction des élégants qui passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux cirages!
Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une minute en repos.