Elche s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient puissamment implantés dans ce pays.
La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
Crevillente est un village qui—si la chose est possible—a un air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas l'Afrique?
Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants cavaliers maures.
On arrive ainsi à Orihuela, ville importante bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous tirer d'embarras.
Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.
Nous arrivions bientôt à Murcie[ [15] où l'Hotel Universal nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est une grande bâtisse située sur la place San-Francisco et au bord de la Segura, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!