Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont de véritables morsures.
Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une promenade dans la ville.
Une grande cathédrale à façade rococo frappe tout d'abord nos regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme Florence, par son clocher.
Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'Ermita de Jésus pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans la même œuvre.
Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol Zarcillo, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture espagnole et le premier dans son genre.
Le Malecon est la principale promenade de la ville: c'est une vaste esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était offert.
N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.
Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne d'Espagne!
Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.