Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble presque un particulier accoutrement.
Nous sommes rentrés en ville en passant devant la Plaza de Toros, vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, sous la capote entièrement déployée.
On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
Nous traversons Totana sous un soleil brûlant; nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.
A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record de toutes les poussières!
On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la poussière joue tous les rôles de l'eau.
La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.
D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les fruits donnent lieu à un assez important trafic.
La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux conservent une large place dans la culture de ces terres.