Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une colline que domine un grand château mauresque, traversée par le rio Guadalantin, Lorca, importante ville maure de 60 000 habitants.

Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.

Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà enfin Puerto de Lumbreras, petit village que nous guettions soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.

Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.

Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes conviendra admirablement pour y établir notre camp.

Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les auberges des villes que nous traversions. Cette question est parfaitement juste et je vais y répondre.

Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous satisfaire?

Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine la route; la table.. oui, nous avons une table et un service complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.

Des muletiers qui passent avec leurs recuas de mules en chantant de lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.

Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts et nous reprîmes notre route.