Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas échelons des sierras aux maigres végétations.

Nous passons ainsi à Velez Rubio et nous montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!

Nous voici enfin en Andalousie. A Velez Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la vallée du Chirivel, bornée à droite et à gauche par deux hautes sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à droite, la sierra de Cullar, à gauche, la sierra de las Estancias. Longtemps, on file ainsi entre les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme s'il faisait jour.

La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le roc et dans la terre que de maisons. Ce village est Cullar de Baza.

Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.

Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.

A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. La lune vient de se cacher!

Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous passâmes enfin.

Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces chemins en Espagne, et sur de courts trajets.

Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios qui, par leur réunion forment la Guadiana menor; ces divers rios non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.