Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant plusieurs heures.

Jeudi, 22 août.

Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par les souverains nassérides.

Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle, n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela nous a paru plus magnifique encore qu'hier.

Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces galeries dignes d'un palais céleste!

Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on, que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non, l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules, ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description des Mille et Une Nuits ou des Mille et Un Jours peut parfaitement correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa splendeur.

Dans la salle des Deux Sœurs—qui doit son nom à deux grandes dalles de marbre de son sol, exactement semblables—on voit l'admirable Vase de l'Alhambra, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent. Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à l'expulsion prochaine.

Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir défait Rodrigue, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes, devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les Almoravides, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de nouvelles dissensions favorisèrent la reconquête castillane et peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs. En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (el Rey chico), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492. Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!

Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la cathédrale. Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois parties distinctes: le Sagrario, élevé sur l'emplacement de la grande mosquée des Maures, la Capilla Real (la chapelle royale) qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques (los reyes catolicos) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la cathédrale proprement dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout; intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a trois sacristains et par suite trois étrennes!

L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne mauvais goût!