L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées jusqu'à nous.

Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la Plaza de toros conduit au couvent de la Chartreuse, célèbre par la richesse inouïe de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.

En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, étaient autrement curieux.

A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses petites observations.

La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les promenades qui bordent le rio Génil.

J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent Grenade: le rio Darro dont les flots, souvent bien réduits par les nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio Génil qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la sierra Nevada.

La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la Carrera du Génil à laquelle fait suite l'Alameda ou promenade d'hiver et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le paseo del Salon et le paseo de la Bomba. C'est une suite de lieux charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade: la haute sierra Nevada (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère plus du costume national que le sombrero à bords plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux toreros comme on doit dire ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques assez cocasses.

Des gitanas aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles l'âcre odeur de leur race.

Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.

Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment répété, domine le bruit: agua! agua! ce sont les marchands d'eau. Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un grave bourricot.