Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: l'Alcazaba, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, Torres Bermejas, grande construction mauresque, ancien château fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la foule des maisons du quartier d'Antequeruela, construit par les Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le rio Darro, la rivière bienfaisante de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte de maisons: l'Albaycin, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.
Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, couvert sur un long parcours, disparaît avant la plaza Nueva pour ne réapparaître qu'après l'Alameda et bientôt se jeter dans le rio Génil émergeant de sa verdoyante vallée.
Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine, la Véga, riche et fertile, grande oasis au seuil du désert andalou.
La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement à son de cloche. La Tour du Guet, Torre de la Vela, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la Campana de la Vela, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.
Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus élevées qui montent au Silla del Moro[ [18] s'élève le tout gracieux Palais du Généralife[ [19]. C'était une résidence d'été des sultans et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.
Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce séjour de la paix et du repos le plus raffiné.
Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le bien-être de ces lieux.
Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.
Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce village s'appelait Garnata, d'où est venu Grenade, connaissance qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait justifier le rapprochement.
C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade des Maures.