Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les premiers échelons de la sierra del Anuar; derrière nous la riche Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.

Alcala la Real, avec ses maisons que le soleil a uniformément teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue. Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille; de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de pauvres burros et pour ne faire que le travail le plus strictement nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible. Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.

Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, comme des bataillons en manœuvre.

Priego, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes se font ici plus méchantes et peureuses!

Après des détours sans nombre dans la sierra de Cabra, on arrive à la petite ville de Cabra, sur le rio Cabra... quel pays de chèvres!

Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur, des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux plus mauvaises routes de par ici.

A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.

Voici Aguilar dont les maisons blanches renvoient en lueurs aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de l'Espagne de jadis.

Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre, de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on n'aperçoit plus un seul arbre.

Fernan Nunes, curieux village de petites maisons blanches qui se sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.