D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent. Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin, il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des kilomètres et toute plainte serait superflue.
Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: le Guadalquivir, une large tache blanche tout au bord: Cordoue[ [20].
On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains des ghiaours catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont défendu par une ancienne porte fortifiée, la Calahorra. Ce pont fut construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200 mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains. Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et aux deux Sénèques.
Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de la plus belle vue panoramique de la ville.
De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive. Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche, la porte de la ville. Puerta del Puente, porte du Pont: deux colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de l'ancienne porte arabe (la Bib Alcantara), juste en face du pont. A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.
A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore assez bien conservés.
Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux burros, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'hôtel Suisse, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.
C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un patio bien aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train; or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville, c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,—ce qui arrive en Espagne,—ou si le glacier de Séville manque le départ, tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.
Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.
Jadis la campagne qui l'environne, la Campina, admirablement irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.