Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque, métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.
En 1236 les catholiques reconquistadores mirent fin à sa brillante fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes, les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui l'emportèrent avec eux.
Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en un trop vaste habit.
Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles, reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme s'ils en étaient sortis d'hier seulement.
Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en construire de nouvelles.
Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très proprement vêtus me demander cinco centimos.
Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.
L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des merveilles du monde.
La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.
C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière. Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté. C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.