L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes, symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine, remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en rien l'harmonie générale.

Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances, jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.

Les deux mibrabs qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre. Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.

On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères, aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.

Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de l'islam.

Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains qui en ont fait leur tanière.

Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable, l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds, détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la mosquée.

Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a nullement nui à la beauté de ceux qui restent.

Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu, un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant n'existe nulle part dans le monde.»

Samedi, 24 août.