La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au Paseo del Gran Capitan, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le Grand Capitaine. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés d'escopettes et de navajas!
La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!
L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.
A 4 heures du soir, en route pour Séville.
Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.
On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.
Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps c'est le spectacle désolant du vide infini.
La Carlota, le dernier village de la province de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.
On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville toute blanche: c'est Ecija, qu'on a surnommée la poêle à frire de l'Andalousie; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement caressant!
La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!