L'Espagne fut arabe.
Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez lesquels son sang se reconnaît encore.
L'Espagne est restée arabe.
Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le caractérise à cette latitude, nous traversions Alcala de Guadaira, petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres écrasant les grains.
C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous viendrons chercher bientôt.
Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes donc tout près de Séville. En effet, voici venir au-devant de nous quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons devant l'Hôtel de Madrid[ [21].
Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui était résulté de cette vision.
Dimanche, 25 août.
Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie riche.
Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un agréable séjour au milieu du désert andalou.