C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs voyages en automobile j'ai trouvé de gens—auxquels je ne demandais rien du tout—qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui partent.

Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:

—Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières point de ponts.

Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je répondis:

—Ah! bah! vous y êtes allé?

—Non, mais on m'a dit!......

Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses nous attendaient!

Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails abondants que j'avais obtenus du Royal Automobile Club d'Espagne, dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois d'août à dessein.

Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.

Dimanche, 11 août 1907.