Il y a un quartier européen qui est minuscule: c'est le Petit Zocco, espèce de rue un peu plus large que les autres ou plus exactement une place sur laquelle se trouvent les postes française, anglaise et espagnole. On y voit quelques cafés et des magasins à l'européenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on puisse voir à Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les chrétiens, c'est le quartier des affaires.

Ce quartier européen est, en somme, surtout français.

L'influence française est prépondérante à Tanger. L'Allemand, malgré les efforts incessants de la politique impériale et malgré la Conférence, y est à peu près inconnu. Enfin, l'Anglais tient avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui décroît à la suite d'un effort qui s'abandonne.

L'influence espagnole est de tout autre espèce. C'est l'influence du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est présente à Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est la même que celle qu'elle peut avoir, par exemple, à Oran, en pleine colonie française. L'Espagnol semble ici plus près du Maure que de l'Européen, du sauvage que du civilisé.

Nous apprenons à Tanger que les provinces du Sud viennent de proclamer un nouveau sultan, Muley-Hafid, frère du Sultan régnant. Voilà donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?

On nous informe aussi que les troupes françaises ont infligé aux tribus marocaines une très sanglante défaite sous les murs de Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses enfants.

Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indigènes de la ville et de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces craintes qui ont fait partir et qui font partir à présent encore la plupart des Européens.

Le Français, en particulier, n'est point trop mal vu à Tanger. La haine fanatique des musulmans englobe tous les étrangers, et, de la bouche même des indigènes, j'apprends que cette haine, ces mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuité à la suite de la malencontreuse Conférence d'Algésiras, qui a montré aux Marocains que toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gâteau qu'est leur pays. Devenir Français comme leurs coreligionnaires algériens passerait encore, mais être partagés, déchirés entre tous les pays, offense outrageusement leur dignité, surtout qu'il y a pas mal de ces pays, comme l'Allemagne par exemple malgré la démonstration récente de son kaiser à Tanger, qui leur sont à peu près inconnus.

Ce qui nous a séduit ici, c'est qu'on peut y étudier la cité mauresque dans toute sa vérité. C'est ce que nous étions venus chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, après avoir vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation, afin de pouvoir remplir exactement par la pensée ces cadres vides aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprêté ni de fardé, tout ce qu'on voit est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre de l'exploitation du touriste, l'ère conventionnelle dans laquelle tout est montre et vernis pour l'œil du voyageur n'est pas encore révolue. Mais tout porte à croire que ces temps ne sont pas éloignés; bientôt le Maroc sera définitivement astreint à suivre les lois du progrès, Tanger sera alors la grande porte de pénétration dans le pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique méditerranéenne et verra accourir la bande curieuse des touristes cosmopolites.

Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes à l'allure aussi fière. Marchant comme des princes, portant haut leur tête altière, ils possèdent une réelle dignité, ils commandent l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon, est un costume si pittoresque et si crâne! Les hommes mariés portent le turban blanc enroulé autour du fez; les célibataires se coiffent d'un simple fez rouge sans turban. Les hadji[ [26] ont le privilège du turban vert.