Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques; l'odeur infecte qui se dégage de toutes les rues de Stamboul n'existe pas ici, ou tout au moins est fort atténuée.

A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portèrent sur la Casbah. C'est une place, située au point culminant de la ville, et qui est entourée des principaux monuments publics. Il y a là le palais du Sultan, délabré mais exquis de grâce comme ce que nous avons vu du style mauresque en Espagne, le palais de Justice, la prison où l'on nous présenta un certain nombre d'amis de Raisouli qui méditaient sur l'instabilité de la fortune de leur patron en tressant des ouvrages de paille et qui nous demandèrent effrontément de l'argent, le palais de la Trésorerie dont l'intérieur est un fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de l'Alhambra de Grenade, le palais du Gouverneur devant lequel des soldats chérifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de martial.

Tous ces monuments sont fort mal conservés; ils tombent en ruines, leur décoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie étaient parvenus à un aussi haut degré de civilisation que leurs frères d'Espagne. Ces édifices sont contemporains de ceux de la Péninsule; depuis, plus rien, la barbarie et les ténèbres! Il semble que l'expulsion des Maures d'Espagne ait été le signal de la déchéance de toute la race, de la déchéance des Arabes qui étaient restés au Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue. L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet éternel recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civilisés donnaient des leçons de tolérance aux Castillans fanatiques, les Arabes d'Espagne toléraient la religion catholique, les catholiques au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les Maures. Aujourd'hui ce sont ces mêmes Maures, redevenus barbares, qui se sont fanatisés et qui déclarent la guerre sainte aux catholiques civilisés et tolérants!

Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont sensiblement les mêmes que ceux de l'Espagne. La Tingis romaine faisait partie de la province d'Espagne Ultérieure, l'empire romain s'étendait sur le Maroc actuel. Les dernières vagues des barbares germaniques vinrent déferler jusque sur les côtes d'Afrique. Tanger fut longtemps la possession des Vandales. Ce ne fut qu'au début du huitième siècle que les Arabes du califat de Damas s'emparèrent du Maroc, c'est-à-dire quelques années seulement avant de passer en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la côte méditerranéenne d'Afrique, l'Océan Atlantique lui opposa une infranchissable barrière; les cavaliers du désert étaient parvenus à l'extrême limite de l'Occident, ils appelèrent le pays le Maghreb el Ahksa ou contrée de l'Occident extrême; le nom moderne du Maroc est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours des déserts orientaux; les premiers arrivés, un instant arrêtés par l'Océan, refluèrent sur l'Espagne où nous avons vu les restes merveilleux de la civilisation à laquelle il parvinrent dans ce pays si bien conforme à leurs goûts et à leurs aptitudes. Les Arabes d'Espagne furent chassés après sept siècles d'occupation, ceux du Maroc sont restés, mais ne représentent plus à nos yeux que les descendants dégénérés et sauvages des Maures puissants et cultivés d'autrefois.

De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable sur toute la blanche ville.

Nous avons fait ensuite une longue chevauchée dans le réseau tournant et compliqué des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe, telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue, Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les abeilles remplissent encore les alvéoles, tandis que là-bas les frelons ont pris leur place.

Toutes ces petites rues sont extraordinairement étroites, une voiture n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture à Tanger, on n'y voit que des chameaux faisant les transports de l'extérieur et des ânes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs longues oreilles. Lorsque deux ânes se rencontrent, bien souvent l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrêt prolongé dans la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive à rétablir la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une allée, voire dans une boutique.

Derrière la ville, au milieu d'une prairie desséchée, s'étale le camp de l'armée chérifienne: c'est un assemblage de tentes sales et déchirées qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent quelques chevaux étiques, malades, déformés et des soldats aux uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne manque pas d'éclat: il est entièrement d'un beau rouge; mais il est rare de voir les soldats autrement que vêtus de lambeaux déchirés, sans boutons, maculés.

A 4 heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel et de notre fenêtre nous vîmes les muezzins appeler à grands cris les fidèles à la prière du haut des minarets carrés. Sur les terrasses blanches, de nombreux musulmans ont étendu leur petit tapis, et face à La Mecque, se prosternent longuement.

Tanger a près de 80 000 habitants, se décomposant en 25 000 Arabes, 20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabisés et un assemblage hétéroclite d'individus appartenant à toutes les races; parmi ces derniers, quelques Européens proprement dits, dont le nombre tend à croître tous les jours, mais encore totalement noyés dans la masse indigène. Les Français et les Anglais sont en nombre appréciable; à peu près pas d'Allemands.