Tanger est un port arabe, c'est-à-dire tel que le fit la Nature, sans travaux, sans aménagement aucun. Il est peu sûr, peu profond et nullement abrité. On construit une jetée où les navires pourront accoster, mais actuellement ils s'arrêtent fort loin du rivage et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui nous conduisent à un vieux môle de bois. Ce môle est lui-même un perfectionnement, car avant lui la dernière phase du débarquement se passait à califourchon sur les épaules de porteurs nègres qui vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous déposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une vulgaire plage où l'eau vient en mourant et où les petites barques elles-mêmes ne peuvent aborder. Les marchandises se déchargent encore à dos de nègres, procédé primitif mais étonnamment pittoresque qui est toujours accompagné d'un concert de cris et de vociférations indescriptible.
Sur le môle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine bariolée et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes, bédouins et nègres qui crient, s'agitent, sautent, semblent épileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vêtements sont tellement vives que nos yeux en sont irrités: burnous blancs, vert-pré, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudité aveuglante. Et de cette foule se dégage une odeur de fauve, âcre et écœurante. Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affinés de septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces sauvages pour les faire taire.
Tanger, ville diplomatique du Maroc, possède deux ou trois hôtels européens; le meilleur est l'Hôtel Continental, simple mais confortable et très bien tenu par des Anglais. Il domine le port et ses fenêtres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.
En quittant le port on ne peut pénétrer en ville que par la Porte de la Mer, formée de trois voûtes en forme d'arcs arabes, étroites et basses et sous lesquelles passe et s'écrase tout le mouvement maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle étroite, roidement inclinée, durement pavée où l'on n'avance qu'au milieu d'une éternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des ânes lourdement chargés, les seconds seulement montent et descendent sans cesse. Humains et bêtes vous bousculent et, si vous voulez passer, il faut bousculer bêtes et hommes vous aussi. Impossible de s'arrêter, le flot s'y oppose, un âne vous pousse de la tête, un autre âne vous accroche avec sa charge. Nous dûmes ainsi avancer sans trêve dans les petites rues, jusqu'à l'hôtel.
Nous sommes arrivés ici à midi. Notre premier travail fut naturellement de déjeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne pas faillir à notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien, à l'Hôtel Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie par un personnel maure en costume national, poli, prévenant et silencieux.
Nous sommes les seuls voyageurs actuellement à Tanger. Il paraît que la guerre a non seulement arrêté la venue des étrangers, mais qu'une sorte de panique s'est emparée de la colonie européenne et que ceux de ses membres que des intérêts majeurs ne retenaient pas ici ont été se mettre à l'abri de l'autre côté du détroit. Notre arrivée a donc causé une certaine sensation, on a admiré notre courage, et notre amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considérer comme des héros!
Des fenêtres de l'hôtel nous découvrons le port et ses mille barques; de nombreux vapeurs sont mouillés au milieu de la baie, et parmi eux, les dominant du haut de son écrasante majesté de colosse, le Jeanne d'Arc qui nous protège de sa présence contre le fanatisme des Marocains en pleine ébullition. Nous dominons juste la plage sur laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du port qui font énormément de bruit mais excessivement peu de travail. Ces gens sont étonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement sans crier comme des possédés, un sac qu'on déplace amène une dispute interminable, une outre qu'on remplit est le prétexte de cris et de gestes que nous ne voyons en France que pendant les émeutes, un bourricot qu'on charge entraîne des discussions dont l'écho nous parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrêt dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai jamais entendu crier autant.
A notre droite la ville toute blanche réverbère le soleil et renvoie dans les cieux un faisceau de clarté, comme la colonne de lumière qui s'élèverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosquée du Prophète à Médine.
Nous consacrons notre soirée à une visite méticuleuse de Tanger. Nous nous hissons sur des mules et, précédés d'un guide arabe au burnous flottant, suivis d'un garde du corps indigène, nous voici trottant dans les microscopiques rues. Oh! que voilà bien la ville orientale encore toute sauvage! Combien moins modernisée que Constantinople! Ici point de fard: ruelles étroites et tortueuses, sales, sans aucune voirie, maisons arabes dans toute leur simplicité et cette fois peuplées d'Arabes, de vrais Arabes à la face caractéristique et dont pas un n'a encore abdiqué le pittoresque costume national. Burnous et turbans, tout le monde est ainsi vêtu, sauf de très rares Européens, Espagnols pour la plupart et à moitié arabisés. Teint bronzé des Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voilées et quantité de nègres dont certains du plus magnifique noir.
Nos mules grimpent comme des chèvres dans des ruelles qui sont des escaliers irréguliers et dangereux. S'il nous fallait passer à pied dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis marcher dans un tas de choses innommables!