Le soir, des terrasses de l'hôtel Reina Christina, nous avons eu le spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumières de la ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis peu à peu la lune apparut accompagnée de sa douce lueur argentée, changeant le spectacle; à mesure que les rayons lunaires faisaient pâlir les lumières humaines, un tableau sortait de l'obscurité, les montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-là invisible scintillait sous le regard de la lune.

Jeudi, 29 août.

Il faut environ trois heures pour aller d'ici à Tanger. Dans la baie peu profonde d'Algésiras les navires mouillent loin de la côte; il nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire à bord du Joaquim Pielago, un sabot espagnol dansant même sur la mer calme, qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar, Algésiras et Tanger.

Au départ on voit d'une nouvelle façon les merveilles de cet admirable coin de fin d'Europe: Algésiras, Gibraltar, la baie, le rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux ne peuvent se détacher et en tous cas dont ils se souviendront toujours.

Le bateau pénètre dans le détroit qui a l'air d'un large fleuve dont les deux rives se distinguent très nettement, un fleuve coulant entre deux continents!

Jusqu'au cap de Tarifa on suit de très près la côte espagnole qui fuit vers le sud. La dernière ville d'Europe apparaît vieille et blanche sur sa pointe, entourée d'épaisses murailles mauresques, dominée par le dôme imposant de son église, très pittoresque.

Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Méditerranée on a passé dans l'Océan, les courtes vagues se sont faites longues et affadissantes, le cœur de bien des passagers se soulève maintenant en même temps que le navire! Ces parages sont toujours pénibles à cause de la violence des vents qui s'échangent entre les deux mers et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer n'en soient pas atteints pendant cette traversée cependant si courte. Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdâtres, des visages navrés, des attitudes penchées... au-dessus des bastingages! Tout ce monde souffre sans qu'on y puisse remédier; je n'ai d'autre ressource que de me réfugier dans une philosophique pipe!

Au fond d'une baie qui s'arrondit élégamment en forme de coupe et dont les rives descendent doucement à la mer par une plage de sable fin, étagée en amphithéâtre, entourée de vieilles murailles ébréchées, couronnée de sa Casbah, éclatante de blancheur sur la colline verte, Tanger apparaît à nos yeux ravis.

Lentement le bateau approche de cet endroit que nous désirions si impatiemment voir; on a le temps de se repaître de tous les détails de ce décor africain qui, sorti de la brume de l'Océan, grandit et se précise peu à peu sous les rayons étincelants du soleil d'or.

La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous à force de rames et d'où monte une clameur. Ce sont des indigènes qui viennent nous chercher pour nous conduire à terre.