A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus en plus à une énorme bête couchée. On dirait d'abord une île, mais de tout près on constate qu'elle tient à la terre ferme par une étroite bande, très basse, à peine plus haute que les vagues. Le rocher abrite une quantité infinie de canons et de travaux de défense; on le dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.
Gibraltar en elle-même est une ville peu intéressante. L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en sont très propres: ça c'est anglais; les magasins fort sales: voilà qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville espagnole, encore habitée par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi de très nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou touristes.
La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!
On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigène qui annoncent la proximité du Maroc.
Le port de guerre est allongé entre la ville et d'immenses jetées. Il a l'air formidable; nous y vîmes une quantité de grands cuirassés anglais et parmi eux un croiseur français, le Du Chayla, venu s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les résultats de la Conférence d'Algésiras!
A l'aspect de cette montagne farouchement fortifiée, de cette ville qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrepôt militaire, de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit et de mouvement et bourré d'approvisionnements et de montagnes de charbon, de ce port enfin où la première puissance navale du monde peut réunir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.
Et si l'on considère ensuite la situation de ce formidable amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui s'enfonce comme une lame effilée au cœur du détroit, à quelques kilomètres de la haute muraille de roches qui forme la rive africaine, on comprend alors que Gibraltar est réellement la clef du passage de l'Atlantique dans la Méditerranée, que sans l'assentiment des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le «lac français» ou en sortir!
Sur la grande montagne calcinée croissent de maigres arbustes. Il paraît qu'ils servent d'abri à quelques singes sauvages, les seuls représentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons été faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont réservés, mais à mon grand regret, il m'a été impossible d'en apercevoir un seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de les tuer.
En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois c'est Algésiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue ligne blanchâtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne; cette opposition de couleurs ressort très nettement sur un fond grisâtre formé par la sierra de los Gazules. Ce panorama est riant et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes qui entourent la baie, la fraîcheur des rives garnies de végétation, le pittoresque du roc anglais et de la barrière marocaine, la courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose et cependant intime dans lequel l'idée de séjour prolongé s'éveille impérieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsemé, traversé, noyé de bleu: la mer pénètre tout de ses méandres, le ciel domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.
La baie, le détroit, Algésiras et Gibraltar, coup d'œil inoubliable; c'est une des plus belles choses que mes pérégrinations de touriste aient amenées devant mes yeux.