L'Hôtel Reina Christina est cet hôtel qui abrita la troupe nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer à la trop fameuse Conférence!
Il est tout neuf et paraît représenter exactement le type de l'hôtel moderne absolument parfait. Entouré de la végétation exotique d'un immense parc, situé sur une légère éminence d'où l'on découvre toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit et agencé suivant les règles du confort le mieux compris. Il est composé de plusieurs corps de bâtiments disposés en étoile et venant se rejoindre au centre sur un cinquième au milieu duquel est réservé un patio large et commode. Chacun des bâtiments est étroit, afin de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le couloir derrière, les chambres en façade. Il n'y a qu'un seul étage afin que toutes les chambres soient aussi bien situées les unes que les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts possèdent une véritable véranda italienne avec colonnes de pierre et toiture. Au rez-de-chaussée une galerie couverte suit toutes les façades et sert à abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on a de tous les points de cet hôtel modèle. Si j'ajoute que tous les perfectionnements qu'a pu faire naître l'amour du confortable le plus recherché sont ici réunis, que le service y est admirablement fait, qu'une propreté méticuleuse y est observée, que la cuisine en est supérieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'hôtel rêvé par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet hôtel, nous l'avons trouvé au fin fond de l'Espagne, ce pays où, paraît-il, nous ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet hôtel est tenu par une Société anglaise; son personnel est presque entièrement français, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des garçons espagnols complaisants et polis.
La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupée durant la Conférence par le délégué de l'Espagne, le duc d'Almodovar, qui présida le diplomatique cénacle.
Ce matin, avec le jour, changement a vue. Dès mon réveil, je me suis précipité à la fenêtre: merveilleux! Gibraltar est là devant nous, de l'autre côté de la baie. La ville anglaise est allongée sur la base de l'énorme rocher qui semble un lion couché dans la mer et tourné vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400 mètres de haut; il est troué de casemates et d'embrasures comme un nid de fourmis et tout hérissé de canons.
La baie est très jolie, très verte; Algésiras fait face à Gibraltar. La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise qui est florissante et forte, tandis qu'elle végète et se délabre lamentablement; mais Algésiras a eu sa Conférence!
Sur la droite, de très hautes montagnes paraissent fermer le détroit: c'est la côte du Maroc, c'est là que nous irons demain.
Bien que l'empire chérifien soit en plein mouvement xénophobe, bien que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,—il y a quelques jours seulement que Casablanca était bombardée par la flotte française et à l'heure actuelle les troupes du général Drude combattent les Maures fanatisés,—nous espérons ne pas retrancher de notre programme, Tanger, que nous nous étions promis de visiter. Avant de partir on nous a prédit que nous ne pourrions pas débarquer à Tanger ou qu'en tous cas notre sécurité y serait fort compromise. Nous verrons bien.
Car le voyage à Tanger me paraît le complément indispensable d'un voyage en Espagne. Les Maures, chassés de la péninsule, s'en furent d'où ils étaient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc à Tanger qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est là-bas seulement que nous pourrons nous faire une idée définitivement exacte des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils n'habitent plus.
En attendant nous allons consacrer notre journée d'aujourd'hui à visiter Gibraltar.
Le bateau à vapeur qui fait le service de la baie met à peine une demi-heure pour aller d'Algésiras à Gibraltar.