Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en douter j'ai rendu la main à mon puissant moteur qui en profite pour fuir cette région sauvage. Une véritable griserie d'air et de vitesse nous a tous gagnés et nous savourons âprement la joie de nous sentir emportés au milieu de ces landes inhabitées et sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consulté par hasard, m'apprend tout à coup que nous marchons à 90 kilomètres à l'heure. Fâcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder à payer l'inévitable conséquence. A peine avais-je réduit normalement notre vitesse qu'une brusque détonation nous annonçait la mort d'un pneumatique.
La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est l'arrêt en plein désert; l'impression poignante de tout à l'heure nous étreint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes là quatre, isolés, livrés à nous-mêmes, dans l'immensité vide, à des kilomètres et des kilomètres de toute habitation, réellement sous l'obsession de l'idée d'isolement, n'apercevant autour de nous que des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un homme, pas un être vivant! Si l'auto venait à refuser tout service, que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...
Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mécanicien, le bandage détérioré a vite été remplacé par un neuf. Nous repartons après un arrêt de trois quarts d'heure à peine.
Les sommets de la Sierra de la Luna se profilent devant nous dans l'azur du ciel; le désert se peuple de végétaux civilisés: des chênes-lièges croissent sur les hauteurs. Une coupée de montagnes qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Océan, le détroit de Gibraltar.
En suivant la côte nous gagnons Tarifa.
Tarifa est la ville la plus méridionale de toute l'Europe; plus bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement étendue au bout de son cap, elle est la sentinelle avancée de l'Europe civilisée en face de l'Afrique sauvage dont la côte, la côte de Barbarie, est là devant toute proche, visible à l'œil nu. Tarifa est au milieu du détroit de Gibraltar, son phare rouge, qui éclaire ce corridor de la navigation, voit à son pied les flots de la Méditerranée se marier aux vagues de l'Océan Atlantique.
Après Tarifa, la route s'engage dans une série de lacets et s'élève sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans la montée, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous l'éclat des phares à acétylène; dans les tournants, l'éclairage illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage sombre des chênes verts. Tout à coup la descente commence, et en même temps apparaissent de nombreuses lumières, vives, rangées sur une longue ligne, mais paraissant très loin, très loin. C'est Gibraltar qui brille là-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre côté de la baie d'Algésiras.
Nous descendons lentement une route aux détours sans nombre, ayant constamment les lumières de Gibraltar devant nous, de l'autre côté de l'eau; le coup d'œil est merveilleux, on dirait une illumination. Au bas de la sierra, la route entre dans une ville qui paraît sale et délabrée: c'est Algésiras[ [25].
Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'Hôtel Reina Christina, situé quelque cent mètres en dehors de la ville, au milieu d'admirables jardins descendant jusqu'à la mer.