Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous les feux du ciel.

La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la mer pour l'aller porter au loin.

Après avoir traversé San Fernando, on atteint rapidement la bifurcation où l'on prend la route d'Algésiras.

Tout de suite un obstacle sérieux se dressa devant nous. Un rio profond, ou plutôt un canal allant répandre l'eau de la mer dans les marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Océan, montant avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment où nous arrivons, la marée est haute et le tablier est relié des deux côtés à la rive par des lignes brisées à 45°; impossible de passer avec la longue voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il nous fallut attendre que la marée descendît un peu, puis au moyen d'un savant assemblage de planches glissées sous les roues, nous pûmes franchir ce mauvais passage.

Chiclana de la frontera est une vieille ville, sale, vilaine, mal bâtie et encore plus mal pavée que toutes celles que nous avions traversées jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la région, elle doit son appellation de de la frontera, à ce qu'à une époque du moyen âge (quatorzième siècle) elle se trouva à la frontière des derniers États mauresques.

La route, qui était mauvaise depuis Cadix, ira désormais en s'améliorant au point de devenir bientôt tout à fait bonne, aussi bonne que les routes de France. Qui eût cru cela? Dans l'extrême Sud de l'Espagne! Elle est longtemps bordée de beaux eucalyptus et traverse une région bien cultivée, de vignobles surtout. Puis elle rentre dans le désert, dans la brousse de petits arbustes, sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux de taureaux, de chèvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou marrons, paissent dans la lande, gardés par des pâtres à cheval.

Bien que pas très éloigné, l'Océan est invisible, caché derrière les montagnes qui bordent la côte.

Veger de la frontera est un village assez insignifiant, perché sur sa roche et qu'évite la route. Ce pueblo n'a d'autre intérêt que d'être situé non loin du célèbre cap Trafalgar, où Nelson perdit la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on laisse à gauche la route qui va sur Medina Sidonia, on s'enfonce dans une gorge étroite où l'on traverse le rio de l'Alamo, puis après une montée, on pénètre au milieu d'une lande déserte et grandiose.

Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de gris habillés, vestes courtes et rondes, pantalons évasés dans le bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous à cheval, on dirait des gauchos des pampas de l'Amérique du Sud; ceux-là doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.

On passe non loin de la grande lagune de la Janda, que nous trouvons à peu près à sec. Le pays se fait de plus en plus désert et sauvage; cette région du Sud, cette fin extrême de l'Europe, a un cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au milieu de ces solitudes!