Mardi, 27 août.

Cadix est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.

Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon blanc.

Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée la Taza de plata, la tasse d'argent.

Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.

Le Port est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie ciudad, a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.

Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure du rio Tinto avec Palos et la Rabida: Palos, le petit port d'où Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, La Rabida, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.

Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite que nous avons faite à la petite église de Santa Catalina, située dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile de Murillo, le Mariage mystique de sainte Catherine, la dernière œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage et mourut des suites de cette chute.

Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple très original. Les gaditanes effrontées avec leurs grands châles à franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; Cadix, la Gades romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par leur beauté et leur... désinvolture.

Je recommande tout spécialement la cuisine de l'Hôtel de Cadix, elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant achevé, nous sortions de la place de la Constitucion et par le Môle et la Porte de Mer nous débouchions sur la digue.