Nous voilà de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent. Ces animaux ont une grande sûreté de pied, leur allure est très douce, elles ne sont nullement rétives. Ce sont de précieuses montures.
Nous suivons la rue des Chrétiens, la plus belle et la plus animée; ça ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture pourrait y circuler, s'il y avait des voitures à Tanger! On passe à côté de la Grande Mosquée, dont l'accès est interdit aux infidèles que nous sommes; extérieurement, ce monument n'est remarquable que par sa très belle porte mauresque et son minaret trapu et carré, tout reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du Petit Zocco, le coin européen, est au milieu de la rue des Chrétiens.
Nous sortons de la ville par la porte de Fez, gracieux arc arabe dentelé qui donne sur la place du marché extérieur, le Grand Zocco.
Ce marché est bien l'endroit le plus intéressant de Tanger. On est soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frénétiquement, de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des riches vêtements mauresques et qui ne sentent guère meilleur. Là tous les types d'habitants du Maroc sont réunis et l'on peut consciencieusement faire une étude ethnographique.
On y voit des Kabyles à l'air farouche, armés d'un long fusil et vêtus du burnous blanc, des Maures à la face impassible qui se drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des Juifs indigènes barbus et tout de noir vêtus, des Bédouins à demi sauvages et habillés de bure, des nègres de l'Afrique centrale, esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau noir d'ébène, des femmes voilées, des négresses horribles, des enfants tout nus qui ressemblent à des singes, des Arabes nomades à la tête semi-rasée avec une courte tresse sur le sommet du crâne, et puis des quantités d'ânes. Tout cela porte, sauf les ânes, un fez et des pantoufles.
Ce marché est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y vend que des produits du pays ou à l'usage des gens du pays. C'est là qu'arrivent de l'intérieur les longues caravanes de chameaux.
La légation allemande est située sur le Grand Zocco. On y pénètre par une porte qui a énormément de prétentions arabes, mais qui est surtout rococo.
Un peu plus loin, nous passons à côté d'une jolie villa entourée de jardins: c'est la légation de France. Ces deux légations sont en dehors des murs de la ville, mais à quelques pas seulement de la Porte de Fez; les hôtels des autres puissances sont en ville.
Nous voilà maintenant sur la grande route de Fez. Oh! très bien! C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une épaisse couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le répète, à Tanger, point de véhicules. Notre guide nous explique que la magnificence marocaine qui a étendu cette couche de sable sur la route de la capitale ne va pas au delà d'une quinzaine de kilomètres. Après, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgré sa largeur, est tout simplement une piste de chameaux.
Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons dans d'étroits chemins bordés de haies de figuiers de Barbarie et d'aloès menaçants qui nous conduisent à un village bédouin digne des premiers âges de l'humanité. Imaginez-vous une collection de huttes entièrement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres êtres en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les airs superbes ne messiéraient point à un empereur, fût-il allemand. Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs palais de matériaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de tonneaux, boîtes de sardines, parois de bidons de pétrole.