Des Bédouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des outres en peaux de chèvre garnies encore de leurs longs poils et qui semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs épaules.

Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent de quelques vagues chaumes de céréales et surtout de figuiers de Barbarie.

Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine, en un pays étrange, émaillé de villages aussi misérables que le premier et où l'on ne rencontre que des êtres qui sont loin, bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi philosophiques que ceux d'Espagne.

Nous dûmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone réellement dangereuse, de la région habitée par la puissante tribu des Andjeras, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbère, sauvage et fanatique.

Nous gagnâmes les bords de l'Océan et revînmes à Tanger en suivant le sable fin des dunes qui bordent la baie.

Le soir, nous remontions à bord du vapeur espagnol qui devait nous ramener à Algésiras; il était archiplein de passagers, derniers Européens abandonnant Tanger, où l'effervescence semble croître sans cesse à la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou fausses, arrivées ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.

Un dernier coup d'œil à la ville qui se noie dans le soleil. Un grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble déteindre sur toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines fument et des hommes s'agitent, occupés aux travaux du môle de pierre qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade actuellement inhospitalière un port sûr et commode. C'est l'activité européenne à côté de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le phare de Tanger, petit édicule dont je vis hier soir la lumière rouge porter ses rayons à au moins... 100 mètres, symbolise le flambeau mourant de la civilisation mauresque.

Un dernier adieu à Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fière et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et le Joaquim Pielago nous emporte dans le détroit en nous balançant désagréablement.

Au bout d'une traversée de deux heures et demie nous étions de retour à Algésiras, où nous retrouvions nos chambres dans cet excellent hôtel Reina Christina, où nous retrouvions aussi le féerique coup d'œil qu'on a de ce lieu trop ignoré de ceux qui aiment les belles choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai éprouvé par les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algésiras, cette baie d'azur, entourée de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des heures entières en contemplation silencieuse devant ce tableau si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumières dans l'ombre de sa montagne et la crête de celle-ci se découpe dans la nuit lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci traversaient quelquefois la baie et venaient éclairer l'hôtel comme en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient à de réguliers intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives et quelques instants après nous parvenaient leurs formidables grondements.

Samedi, 31 août.