Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le voyage. Après être descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous allons désormais remonter au nord.
A 2 heures de la tarde nous quittions avec regrets l'hôtel Reina Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la baie et, après avoir traversé les rues sales d'Algésiras, l'auto commençait à gravir les pentes de la sierra.
Nous faisons à l'envers la route qui nous avait amenés. Venus la nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux absolument différents. A mesure que la route s'élève on découvre un panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit gracieusement, ses contours se précisent, tout le pays apparaît comme sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui émaillent la côte, Algésiras, San Roque, la Linea de la Concepcion, Gibraltar et son rocher et sa basse langue de terre anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la netteté particulière à l'atmosphère transparente des pays du Sud.
Bien que le soleil brille de tout son éclat, la chaleur n'est nullement désagréable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop éloigné de la mer, on jouit toujours d'une température modérée; si le soleil est vif, ses rayons sont constamment tempérés par une douce brise.
La route serpente dans la sierra parmi les forêts de chênes-lièges. Des torrents ont creusé des lits abrupts aux flancs de la montagne; l'eau, absente en cette saison, y est remplacée par des tapis de lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des éclairs de joie dans le paysage un peu sévère.
Longtemps on domine de très haut le détroit de Gibraltar. Ainsi vu, il paraît très étroit. Ce corridor de la navigation passe entre les hautes montagnes des deux continents: La sierra de Bullones en Afrique, la sierra de la Lune, que nous parcourons, en Europe. Du côté de la Méditerranée les côtes sont à pic et leur hauteur donne au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Océan les montagnes s'abaissent graduellement à mesure que les rives s'écartent en forme de vaste entonnoir. Le détroit ressemble à un boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de géants, où les maisons sont de hautes montagnes, dont la chaussée a une largeur qui se compte par kilomètres et où les passants sont d'énormes navires. C'est là certainement l'un des points du globe où la navigation est la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse, leurs fumées tracent de longues traînées qui rayent l'atmosphère et s'entremêlent; grands paquebots, vapeurs marchands, légers voiliers, lourds cuirassés, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des mouches, se succèdent sans interruption.
On descend sur Tarifa qui apparaît baignée de lumière parmi les aloès en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller donner à l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.
Après Tarifa on côtoie quelque temps l'Océan, puis on s'enfonce dans l'intérieur des terres et c'est le désert impressionnant, déjà parcouru, le désert des vastes landes sauvages avec ses solitudes coupées par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de bétail gardés par les pâtres à cheval.
Je ne redirai pas en détail ce que nos yeux avides ont vu sur cette route que j'ai déjà décrite à l'aller, et cependant elle traverse des pays si différents de ceux que nous avons l'habitude de voir en France, que nous éprouvâmes à la suivre un intérêt aussi puissant que la première fois.
Après les déserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de Barbarie, Chiclana de la Frontera, les marais salants et les piles de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix étincelant sous les derniers rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes villes, puis c'est un autre désert et enfin voilà Jerez[ [27].