Six splendides taureaux noirs furent mis à mort sous nos yeux. Ils étaient tous vigoureux et féroces. Le peuple enthousiaste siffla ou applaudit à divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour à tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous fût jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il paraît que la tauromachie obéit à des règles fort compliquées. Lorsqu'un coup me paraissait beau j'étais tout surpris d'entendre conspuer le toréador; par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son épée dans l'encolure de la bête, j'étais confondu de l'entendre applaudir frénétiquement. Je ne suis décidément pas aficionado. Cependant, après avoir suivi très attentivement les courses, je parvins à me convaincre que la suprême adresse de l'espada consiste à faire mourir le taureau lentement, le plus lentement possible; n'est-ce pas le comble de la férocité?

La quatrième course se termina par un coup qui est, paraît-il, l'un des plus estimés des connaisseurs. L'espada, Vicente Segura, un tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son épée avec tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hébété, n'ayant plus que la force de se traîner, suivit son vainqueur comme le ferait un chien docile jusqu'à l'endroit où il lui plut de le mener. Segura le conduisit ainsi devant la loge du président de la course et, là, la bête s'agenouilla devant l'homme pour expirer à ses pieds dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiffé de sang, avide de souffrances, grisé de férocité, poussa un unique hurlement sorti de quinze mille poitrines. Les éventails, les chapeaux, les cannes, des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volèrent dans l'arène aux pieds de Segura, hommage frénétique à l'adresse du vainqueur. Celui-ci fut soulevé par la foule en délire qui avait envahi le cirque et longtemps promené sur les épaules de ces sauvages brutes. De tous ces êtres montait une odeur forte et âcre, une odeur de fauves en rut. Nous nous sentîmes alors isolés au milieu de tout ce monde, nous eûmes l'impression d'être seuls humains entourés de bêtes féroces!

Lundi, 2 septembre.

La route classique de Séville à Madrid passe par Cordoue, Valdepenas, Madridejos, Aranjuez; les renseignements que j'avais recueillis avant mon départ de France à son sujet ne la recommandaient nullement à mon choix et ce que j'en avais vu en venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tâter sur la partie de son parcours réputée la plus mauvaise, c'est-à-dire sur le plateau castillan. Pour gagner Madrid, j'avais décidé de prendre une autre route qui joint, à l'avantage d'être convenablement bonne, celui de passer dans des régions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de la route qui, longeant d'assez près la frontière de Portugal, passe par Merida, Trujillo, Talavera de la Reina.

C'est cette route que nous allons suivre.

Nous quittons Séville, définitivement cette fois. A 9 heures du matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale de l'Andalousie par le faubourg de Triana, peuplé de gitanos et garni de fabriques d'azulejos.

A 6 kilomètres de Séville, nous nous arrêtions dans le petit village de Camas pour faire notre plein d'essence. Il y a là, en effet, une raffinerie de pétrole et nous avons tenu à en profiter, car la différence de prix qui en résulte est considérable. Il faut dire qu'en Espagne la vente de l'essence présente des particularités dignes du moyen âge. D'abord, il est interdit aux négociants d'avoir à l'intérieur des villes de grosses provisions de ce liquide inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher la provision nécessaire en dehors des barrières, d'où il résulte un supplément de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture qui a été quérir les bidons. Ensuite, l'essence paye à l'entrée de chaque grande ville un droit d'octroi énorme, insensé, qui en double généralement la valeur; exemple: à Séville, l'essence vaut 1 pes. 25 le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le litre. Enfin, en outre de ces deux suppléments, on a généralement encore à subir celui qui résulte du vol auquel le négociant espagnol résiste si difficilement. Hier soir, à Séville, un droguiste ne s'est-il pas avisé de vouloir nous vendre son essence à raison de 2 pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoyé promener avec tous ses bidons.

Il y a très heureusement à proximité de toutes les grandes villes, soit des dépôts d'essence, soit des raffineries où l'on peut s'approvisionner facilement et à un prix raisonnable. A l'usine de Camas on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.

Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens à ajouter encore quelques mots. Il est bon de s'inquiéter soigneusement des points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionnés. Dans certaines régions les grandes villes sont clairsemées et dans les petites le précieux liquide est rare. Pour supplément de précautions, il me paraît recommandable d'avoir toujours 30 à 40 litres de réserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le réservoir. L'essence espagnole est généralement de fort mauvaise qualité, trop légère surtout, elle oblige à modifier sérieusement le réglage du carburateur, et malgré cela son rendement est toujours déplorable.

Un peu plus loin, Santiponce est un pauvre village qui offre cependant un vif intérêt, car tout à côté se voient les ruines de l'ancienne ville romaine d'Italica.