Mais voici la Giralda qui dresse son élégante silhouette à l'horizon, c'est Séville[ [29].
Accomplissant strictement notre horaire, il était midi lorsque l'auto s'arrêtait devant l'hôtel de Madrid. Le personnel mit le même empressement à nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est-à-dire qu'aucun des garçons ne daigna se déranger et qu'il fallut les éclats de nos voix coléreuses pour les tirer à demi de leur somnolente torpeur.
La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous étions déjà installés dans notre palco de delantero de sombra[ [30] que nous avions retenue de Jerez par télégramme.
La Plaza de toros de Séville est un cirque immense qui peut contenir quinze mille spectateurs. L'édifice est bien construit et ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins communiquent avec des galeries de dégagement, qui font tout le tour du monument et par lesquels la foule peut s'écouler vite et sans confusion. L'arène, qui a 70 mètres de diamètre, peut donner libre carrière aux courses les plus échevelées; taureaux, toréadors et chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue de sable fin et toujours convenablement arrosée.
Les gradins se remplissent peu à peu avec un grand brouhaha. Les places à l'ombre sont occupées les premières; lorsqu'elles sont garnies, les derniers arrivants sont bien obligés de se contenter de celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir à leur tour, mais dans un ordre spécial: les retardataires choisissent toujours les places les plus près de l'ombre, c'est-à-dire celles qui seront abandonnées les premières par le soleil, il en résulte un arrangement bizarre et d'abord incompréhensible. Mais dans un moment tout sera garni.
A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine à s'entendre, mais que domine cependant le cri perçant: agua, agua, des marchands d'eau.
A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bondé, places au soleil comme places à l'ombre. L'amphithéâtre est noir de monde. Chaque individu, homme ou femme, a son éventail et en joue éperdument: tous ces éventails en mouvement sur quinze mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nuée de papillons de couleurs vives et variées s'est abattue sur ce grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!
Les loges ou palcos sont remplies de jolies Sévillanes. Ah! c'est ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grâce de leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires à pois blancs ou rouges, blanches à pois noirs, grands peignes, cheveux noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de délicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands châles aux vives couleurs. La Sévillane qui s'installe dans sa loge commence par étendre son grand châle sur la balustrade de fer; toutes ces étoffes largement déployées sur les parois du cirque, tombant sur les gradins inférieurs, ces étoffes de couleurs vives, brodées à grands ramages, font un superbe effet d'ornementation.
La course va commencer: le bourdonnement a subitement monté à son plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici le défilé des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dorés, argentés, tous de la plus grande richesse.
Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une course de taureaux, d'autres plus autorisés que moi, simple touriste narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer, même en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde n'a-t-il pas vu une corrida?