C'est douloureusement impressionnés par les pensées que nous avait suggérées cet exemple frappant de grandeur et de décadence qu'à 10 heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste ville.

MERIDA, AQUEDUC ROMAIN

Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur silhouette de squelette millénaire. La route suit d'abord une belle rangée d'ombrages, mais bientôt les arbres disparaissent et le soleil peut à loisir nous écraser de ses rayons. On file en ligne droite, comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la vallée au fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana. Puis on aborde une plaine sans horizon où les kilomètres succèdent aux kilomètres au milieu des chênes verts parsemés sur la terre rouge.

La route est extrêmement pénible à la direction; elle est recouverte d'une couche épaisse d'un désagréable cailloutis, moitié sable, moitié pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on procède à la vitesse des tortues.

Puis la plaine se déplume, les arbres disparaissent totalement si bien qu'à midi, lorsque sonne l'heure du déjeuner, nous constatons avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par découvrir un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant bien que mal la table. L'ombre tutélaire de ce digne végétal est heureusement suffisante et nous le bénissons avec attendrissement, car si loin que l'œil puisse scruter la surface de la plaine infinie, pas un seul de ses congénères ne peut être aperçu.

Peu de temps après avoir repris notre marche en avant, Trujillo apparaît au fond de la plaine brûlée. La petite ville se dresse pittoresquement sur les flancs de son cône pointu dominé par un vieux château. C'est la patrie de François Pizarre, le conquistadore du Pérou; la vieille ciudad fut démesurément riche aux jours dorés de l'Amérique espagnole, au temps où ses enfants, brigands conquérants, infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes. C'est à présent une ville pauvre et délabrée.

La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite. Elle sera désormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto glisse silencieuse sur un sol absolument uni.

Finie aussi la vaste plaine; la région qu'on traverse est très accidentée: des ravins aux parois abruptes et arides, troués par endroits de larges tranchées par lesquelles on a soudain de beaux aperçus sur un pays indéfiniment vallonné. Du haut d'une sierra on aperçoit tout à coup la grande vallée du Tage; c'est un changement brusque comme celui d'un décor de théâtre, des tableaux heurtés et étroits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est encore invisible, caché par des replis de terrain. Au nord la vallée est bordée par la haute Sierra de Gredos.

Le Tage coule au fond d'un ravin dissimulé au milieu de la large vallée. On ne l'aperçoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui vient de Tolède, roule des eaux verdâtres et lentes qui rongent ses rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizième siècle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle vue sur l'étroit ravin.