A partir de Villaviciosa on sent que la grande ville approche: le charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise incessamment des recuas de mules, le sol de la route se fait de moins en moins bon.
On aperçoit enfin Madrid qui se développe nettement bien en face de soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin verdoyant du Manzanarès. En avant, dans une admirable situation, surplombant sur le flanc du plateau, bien en évidence, la grande masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.
On passe le pont sur le Manzanarès qui coule tranquillement sous les ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'étale la grande ville. L'auto glisse à travers les voitures et les tramways électriques qui fourmillent sur la Puerta del Sol et, tout surpris de se retrouver dans une ville qui ressemble à nos grandes cités de France, vient s'arrêter dans une rue garnie de beaux magasins, devant l'hôtel que nous avons choisi.
L'Hôtel de Embajadores est situé en plein centre de Madrid, dans un quartier animé et luxueux. Il a de grandes prétentions, mais sa cuisine et ses chambres sont fort médiocres. Nous pensâmes un instant à déménager, mais nous finîmes par y rester en apprenant que nous trouverions certainement deux ou trois autres hôtels où nous pourrions payer encore plus cher, mais où nous ne serions pas mieux! Le niveau des hôtels de Madrid est certainement très bas. N'importe, hier nous couchions à la belle étoile, ce soir nous serons dans des lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de vraies puces[ [32].
Jeudi, 5 septembre.
Le cœur de Madrid, le point où l'on sent de la façon la plus intense toutes les pulsations de la grande ville, est la Puerta del Sol.
La Puerta del Sol ou Porte du Soleil doit être une porte, puisque son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que c'est une place. C'est là que convergent toutes les artères de cette ville si bien tracée qui est la capitale de l'Espagne, c'est là qu'on remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de mouvement. Cette place est située à l'endroit où s'élevait jadis une ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nommée parce que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.
Madrid était autrefois un simple fort arabe placé au-dessus du plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzième siècle. Ceux-ci se rassemblèrent peu à peu autour du vieux fort; un village d'abord, puis une petite ville s'élevèrent modestement. Longtemps l'insignifiante Madrid végéta sur son coteau dans l'ignorance des hautes destinées qui lui étaient réservées.
Le pays était alors boisé et fertile, de nombreuses rivières arrosaient continuellement la plaine. Mais là comme partout, l'imprévoyance et l'incurie des Castillans exercèrent leurs abominables ravages: les environs se déboisèrent rapidement, les rivières se tarirent presque toutes, les champs retombèrent en friche et la petite ville ne tarda pas à se trouver,—comme la capitale l'est encore aujourd'hui,—au milieu d'un vaste désert.
On ne saurait trop le dire, car on ne le sait généralement pas assez, aux temps ibères, carthaginois, romains, wisigoths, puis arabes, l'Espagne était un beau pays, fertile, bien cultivé, couvert de grands bois, de vertes prairies, arrosé de nombreux cours d'eau jamais à sec. Les catholiques du moyen âge détruisirent tout cela. De même qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des civilisations antérieures pour édifier à la place leurs monstrueuses cathédrales, de même ils ne surent conserver les aqueducs romains, les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la richesse et la vie. Bien plus, ils déboisèrent totalement leur beau pays, tuant la poule aux œufs d'or et, pour quelques bénéfices immédiats, préparant des siècles de misère. Avec les Arabes la richesse foncière de l'Espagne a disparu et si les neuf dixièmes de la Péninsule sont aujourd'hui un désert, c'est aux catholiques destructeurs qu'on le doit.