Sera-t-il jamais possible de réparer le mal qu'ils ont fait et pourra-t-on redonner à ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il faudra des centaines d'années d'efforts soutenus et de dépenses énormes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la fertilité dans les plaines et l'eau dans les rivières. On ne refera jamais les monuments arabes disparus!
Lors de la conquête arabe, les catholiques, refusant de se soumettre à leur domination, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles du nord. Leur âme et leur religion se moulèrent sur leur rude existence de montagnards et d'éternels combattants. Ils n'abandonnèrent jamais l'idée de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays. Leur religion et leur caractère se ressentirent toujours de la vie farouche qu'ils avaient menée pendant des siècles en attente fanatique de restauration aux terres de leurs ancêtres. Maîtres enfin du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers représentants de la religion musulmane, que détruire fanatiquement les précieux ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter à terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire d'une religion ennemie. Leur seule manifestation créatrice se révéla dans l'édification de ces cathédrales, sombres comme leur religion, énormes comme leur fanatisme.
Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville à celui de capitale d'un grand État. Rien cependant ne pouvait lui faire prévoir cet honneur. Située sur de hauts plateaux et proche de la sierra de Guadarrama, elle est très froide l'hiver; au milieu d'un désert infertile et sans eau, elle est brûlante l'été; elle était placée sur une rivière insignifiante; elle n'avait aucun passé politique. Ce fut précisément cette dernière raison qui la fit choisir par Philippe II. Ce prince voulait une capitale indépendante pour l'Espagne unifiée; les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid, Séville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient être écartées comme trop particularistes et pas assez centrales: Tolède, située au milieu du royaume, mais où le clergé était tout-puissant, plus puissant que le roi, ne pouvait non plus être choisie. Philippe II créa sa capitale de toutes pièces; il inventa Madrid, il décréta que cette ville serait désormais seule capitale, seule cour, unica corte. Dès lors la ville se développa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous apparaît comme une belle cité, bien construite, ayant ses rues larges et bien tracées, de belles places, de grands boulevards, de beaux jardins, une ville moderne en un mot, mais à laquelle il manque, hélas! cet intérêt de curiosité qui se dégage des villes anciennes et ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.
Les maisons de Madrid sont à peu près toutes en briques; elles sont hautes, propres, très régulièrement construites; elles manquent de style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformité décevante de la nudité.
Les grandes rues aboutissent à la Puerta del Sol, qui semble une étoile aux multiples rayons et où elles déversent leur animation en un flot sans cesse renouvelé.
L'habitant de Madrid est agréable, mieux habillé, plus «comme il faut» que celui d'aucune autre ville espagnole, même de Barcelone. Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de goût, ils portent souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi jolies que les Sévillanes. Les Madrilènes sont petites, gracieuses et gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans leur poche; elles ont le teint pâle, très blanc et exagèrent encore cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.
La capitale de l'Espagne, malgré sa belle ordonnance, serait d'un bien médiocre intérêt pour le visiteur si elle ne possédait l'un des plus beaux musées de peinture de toute l'Europe. Le Musée du Prado renferme une collection unique de chefs-d'œuvre; c'est un véritable sanctuaire de l'Art où une série de rois, à commencer par Charles-Quint, se sont efforcés de collectionner les toiles des grands maîtres espagnols et étrangers de la Renaissance, chefs-d'œuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de l'Espagnolet et de Goya, ces quelques génies qui assumèrent à eux seuls la lourde tâche de résumer pendant des siècles l'inspiration artistique de tout un peuple, chefs-d'œuvre du Titien, de Véronèse, de Raphaël, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain, de Poussin, du Corrège, ces artistes étrangers, dont la gloire rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.
Il y a malheureusement beaucoup de toiles médiocres ou d'un intérêt moindre, mais l'œil est instinctivement attiré par les chefs-d'œuvre qui arrêtent au passage.
On y voit une très grande quantité de Velasquez; c'est le roi de ce musée, qui possède la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le grand artiste avait une science du coloris qui n'a peut-être jamais été dépassée. Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement goûté ses fameux portraits, à l'exception cependant des petits tableaux de Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il a fait une légion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isolés ou en groupes, à pied ou à cheval, qui ont une réputation énorme et qui ne m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardées de blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de ses princesses sont si outrageusement fardées que les fleurs rouges qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues qui aurait déteint sur leurs cheveux tombants.
Murillo, impeccable, lui dispute la première place; on pourrait la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'œuvre étaient réunis ici. Le Musée du Prado n'en possède malheureusement qu'une trop faible partie. Il y a plusieurs «Immaculée Conception» toutes de la même manière qui sont extraordinaires de couleur et de pureté angélique.