L'Espagnolet (Ribera) est représenté par beaucoup d'admirables toiles, mais surtout par sa «Madeleine dans le désert» dont on n'arrive pas à détacher les yeux, tellement l'expression est vraie et l'éclairage parfait.
Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le siècle dernier, l'être bizarre et fantasque, le mordant critique et l'artiste surabondant qu'était Goya, est présent dans tous les coins et recoins du musée. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux éclairages surprenants et aux figures grimaçantes sont fort connus aujourd'hui et en font un véritable type. Il s'élève parfois à des hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la «Maja» représentent le plus beau portrait de femme, le plus beau corps de volupté qu'on puisse admirer.
Dans la soirée nous avons été faire une promenade au Buen Retiro, l'ancienne résidence champêtre des rois d'Espagne, aujourd'hui transformé en parc public, où les brillants équipages viennent circuler nombreux dans les larges allées et sous les beaux ombrages.
Vendredi, 6 septembre.
Nous partons ce matin pour Tolède. Nous y allons en chemin de fer, d'abord parce que l'auto a besoin d'une réparation destinée à lui faire retrouver son quatrième cylindre et surtout parce que nous tenons à faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur lesquels nous avons entendu conter tant de légendes.
Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement à leur réputation. Comme wagons et locomotives représentez-vous le matériel français d'il y a trente ans, avec la saleté espagnole en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour couvrir les 70 kilomètres qui séparent Tolède de Madrid, et nous sommes arrivés exactement à l'heure indiquée! Plusieurs fois j'ai chronométré la marche du train: mes résultats ont varié entre 25 et 30 kilomètres à l'heure!
Tolède est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son passé fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa déchéance fut cruelle depuis l'ère catholique. Il y avait autrefois 200 000 habitants dans cette ville, qui en compte à peine 25 000 aujourd'hui.
Tolède forme un tableau éminemment pittoresque. Imaginez-vous un rocher circulaire, à pic sur les trois quarts de sa circonférence et sur cette même longueur baignant dans les flots profonds et verdâtres du Tage. La ville, encore entourée de ses anciens murs wisigoths et mauresques, s'étale sur le rocher que surmontent la masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathédrale. C'était bien la position réputée à juste titre inexpugnable au moyen âge. Plusieurs ponts à hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage et font communiquer la ville avec l'extérieur. Ces ponts remontent aux époques héroïques, on voit encore les bastions crénelés et les redoutes qui en défendaient l'entrée.
Les curiosités capables d'allécher le touriste y sont nombreuses, aussi, dès notre arrivée, commençâmes-nous à parcourir en bon ordre les petites rues tortueuses et odoriférantes de l'ancienne cité arabe.
Pour nous rendre à la manufacture d'armes nous traversâmes ainsi toute la ville; on se serait cru encore à Tanger, mais les Arabes manquent. Ils sont remplacés ici par de nombreux mendiants. Ces mendiants espagnols sont impérieux, se drapent avec fierté dans leurs sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force du nombre, car ils sont légion.