Obsédés par le souvenir des «fines lames de Tolède» puisé en maintes lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres yeux. J'avoue que j'avais rangé ces lames au rang des mythes et je fus très surpris, en visitant la Manufacture d'Armes de Tolède, d'en voir fabriquer en grande quantité et de constater que leur trempe était toujours au niveau de leur fameuse réputation; je fis même l'acquisition d'une épée si flexible et si bien trempée qu'on peut l'enrouler comme un cerceau.
A côté de la fabrique d'épées part le chemin qui mène au Pont Saint-Martin, édifice solide datant du treizième siècle, qui enjambe le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la légende place le bain de Florinde; cette Florinde, surnommée la Cava, était fille d'un seigneur important de Tolède, un Wisigoth de marque, le comte Julien; le roi Rodrigue avait son château au bord du fleuve, il vit un certain jour la Cava prenant son bain; la fille du comte Julien était parée de sa seule nudité, elle était jeune et belle, le roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son déshonneur, le père de la belle Cava entra dans une colère comme savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette époque trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme étaient à peu près aussi définis que dans les âmes vermoulues de nos antimilitaristes actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il pactisa avec les infidèles, il appela à son aide la horde arabe dont les flots tumultueux commençaient à déferler sur les côtes d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, défirent le roi Rodrigue, prirent Tolède. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de l'Espagne, ainsi commença la puissance mauresque: c'était en 711.
Si la légende nous apprend comment les Arabes s'emparèrent de Tolède, elle nous rapporte également comment les catholiques la reprirent trois siècles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastère de Safagun où son frère le roi Sanche le retenait prisonnier, il se réfugia à Tolède auprès du roi maure Ali-Maynon qui généreusement lui accorda asile et protection. Pendant son séjour à la cour arabe don Alphonse étudia soigneusement les moyens de défense de Tolède et réussit à en surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille à la mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagné du Cid, paya aux Arabes sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[ [33].
Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les catholiques furent chassés de Tolède; ce fut encore par traîtrise qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre ceux-ci sous un jour singulièrement défavorable, tandis qu'au contraire nous voyons toujours apparaître les Arabes avec une attitude pleine de loyauté, de grandeur et d'intelligence.
San Juan de los Reyes est située non loin de la manufacture d'armes. Cette église fut construite par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de sépulture. On sait qu'ils modifièrent plus tard leurs intentions funèbres et qu'ils se firent enterrer à Grenade, sur le théâtre de leur principal exploit. Bien que trop orné, trop mièvrement sculpté, trop garni d'enjolivures arabes qui détonent dans la sévérité d'un temple du catholicisme espagnol, cet édifice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grâce et d'une élégance légère qui font plaisir aux yeux.
La cathédrale, au contraire, est sévère et gothique. Elle est vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les genres du gothique, depuis le style austère et pur de nos grandes cathédrales françaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et baroque. L'intérieur est gâté par les habituelles enluminures espagnoles et tout effet de perspective y est supprimé par le chœur posé au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant l'usage de ce pays. D'après une habitude non moins espagnole, toutes les chapelles latérales sont fermées par de lourdes grilles à épais barreaux de fer qui les font ressembler à autant de cages de bêtes fauves.
Comme ces grandes cathédrales d'Espagne sont tristes, lugubres, angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion d'épouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de la torture; ils se renfermèrent dans une vie de renoncement et de contemplation; ils contemplèrent le sang répandu par les inquisiteurs et par... les toréadors. La foi catholique, qui chez tant de peuples fut la source de toute lumière, ne fut en Espagne qu'un instrument de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des catholiques.
Dans bien des villes ceux-ci ont joué le rôle d'oiseaux parasites, nichant dans les nids des dépossédés. Le culte catholique s'établit souvent dans les mosquées, mais souvent en les détériorant.
A Tolède plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux prières des vainqueurs.
Santa Maria la Blanca est une ancienne synagogue du onzième siècle. Extérieurement on dirait une grange, l'intérieur est une fête d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien délicates sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes et ces arcs tout blancs! C'est un intérieur de lumière et de grâce, un diamant resplendissant dans sa gangue grossière.