Les juifs semblent avoir joui à Tolède d'une immunité qu'on ne rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des temples. Il paraîtrait que cette tolérance tenait, à ce que rapporte la légende, à ce fait que la tribu juive de Tolède, établie dans cette ville même au temps des Romains, aurait été la seule à ne pas approuver la mort du Christ.

San Benito est encore une ancienne synagogue transformée en église; on l'appelle aussi la Synagogue del Transito. Elle fut construite sous la domination castillane au temps de Pierre le Cruel et convertie en église sous Ferdinand le Catholique, après l'expulsion des juifs. L'extérieur de l'édifice est absolument nul, mais l'intérieur est en style mudéjar gracieux et élégant.

La chapelle de Santo Cristo de la Luz est à son tour une ancienne mosquée arabe devenue sanctuaire catholique. C'est là que le premier service divin fut célébré après la prise de la ville par les Castillans. Son nom de la Luz, la lumière, provient d'une légende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entrée solennelle dans la ville après l'expulsion des Maures, le cheval du Cid s'agenouilla devant la mosquée et refusa d'avancer plus loin; on abattit le mur devant lequel Babieca faisait sa génuflexion et l'on y trouva une cavité renfermant un crucifix et une lampe chrétienne brûlant encore depuis trois siècles. L'ex-mosquée est toute petite mais gracieuse au possible.

La chapelle est entourée d'un petit jardin de figuiers et de grenadiers communiquant avec les corridors intérieurs de la Puerta del Sol, l'une des anciennes portes fortifiées de Tolède. On peut monter jusqu'au sommet des créneaux de cette porte et l'on découvre un admirable panorama de la ville moyenâgeuse avec ses vieilles murailles, ses antiques ponts, ses portes crénelées, ses ruelles étroites. Ces monuments d'un âge qui n'est plus, conservés et dorés par le soleil d'Espagne, la situation escarpée de la ville dominant une plaine nue où l'on ne distingue que les méandres du Tage scintillant à la lumière, donnent à Tolède un aspect curieux qu'il est impossible d'oublier.

Nous avons déjeuné à l'Hôtel de Castille établi dans un palais superbe et tout neuf. Détail à noter: il fait une chaleur accablante et il n'y a pas de glace à cet hôtel, où du reste les gens sont aussi peu complaisants qu'en Andalousie et vous écorchent comme ils le feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hôteliers, comme de simples chats!

A Tolède il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la plaine, très loin, l'hôte nous apprend d'un air souriant qu'elles sont toutes retenues. Nous dûmes aller à pied, entourés d'une escorte de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement étroites et odorant l'eau de Javel.

Le train, aussi lent qu'à l'aller, nous ramena à Madrid en nous promenant dans l'aride plaine où l'on voit, par endroits seulement, quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux contours[ [34].

Samedi, 7 septembre.

Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans l'une d'entre elles.