L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le champ,—assez clairsemé,—sur lequel il allait porter ses coups, puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant, faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opéra poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps. Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer moi-même.
Nous avons été visiter le Palais Royal, vaste, imposant, bien ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique, mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse, mais fort défraîchis.
La Chapelle Royale fait partie des bâtiments royaux; elle est très ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles; il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois luxe de bon goût.
Sur la place d'Armes située devant le Palais s'élève le musée de l'Armeria, où l'on visite une très intéressante collection des armes et armures de l'Espagne de tous les âges.
A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette, stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes désertes. Nous allons coucher à l'Escurial.
La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du Nord; elle suit longuement la promenade de la Florida, dont les grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur de l'été. Puis on franchit le pont sur le Manzanarès. J'ai lu vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres, que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses. D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.
La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts de la sierra de Guadarrama dont les sommets élevés se dessinent à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à l'Escurial.
L'Escurial est formé de deux villages et d'un célèbre monastère. L'Escorial de Abajo ou l'Escurial le bas est l'ancien village et l'Escorial de Arriba ou l'Escurial le haut, de création bien postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper à la fournaise de Madrid.
L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de 5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la morgue espagnole, aux champs, se relâche.
L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la Fonda Miranda, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[ [35].