Villefranche-de-Conflent est un vrai spécimen de petite ville du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement curieux.

A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître et disparaître le Canigou majestueux. La grande chaleur de tantôt a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse délicieusement.

Montlouis, qui fut capitale de l'ancienne Cerdagne française, est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.

On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le col de la Perche (1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne des Pyrénées.

Bourg-Madame[ [1] est le dernier village français. C'est ici que sont les douanes, française en deçà du pont sur la Raour, espagnole après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique hôtel de Bourg-Madame, l'hôtel Salvat, qui est d'une simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.

Lundi, 12 août.

De l'autre côté de la frontière, tout près, Puycerda dresse sa silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de la Cerdagne espagnole.

Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et traverser la frontière juste pendant les courts instants durant lesquels elle se trouve ouverte.

Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son guichet.

Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!