Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers voraces? Deux mille trente francs et soixante et dix centimes; la voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.

Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes les barrières.

Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot Obstaculo et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'obstaculo.

La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant plus de 20 kilomètres, jusqu'au col de Tosas (1 800 mètres), d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.

Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs lacets vers la Catalogne. La route est assez bonne, son seul défaut est d'être très poussiéreuse.

Ribas, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La Posada Rotlat est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!

Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière qu'en France dix autos.

Voici maintenant Ripoll, point terminus actuel d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.

Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto; est-ce que cela durera?

Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont pour le moins autant français qu'espagnols.