En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités inutiles sont soigneusement évitées, souvent au prix de travaux importants. Si une colline de faible importance se présente, une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils des chemins de fer. La voie large, droite, plate, telle est la caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de moyen vallonnement.

En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre les tournants plus larges encore.

Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.

Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore de très dangereux dos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.

Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes royales[ [41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques, caniveaux, etc.

Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement... le vieux chemin des coches antiques se déroule encore dans toute son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles surgissent à chaque pas.

Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables, les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres de vieilles routes.

Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (peones camineros) se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur construction grandiose.

Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne peut se faire une idée le voyageur qui ne les a vues de ses propres yeux[ [42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des routes quelque chose comme des moyens de non-communication, à tel point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est autre chose: sur les routes de la Campina point de poussière ni de boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!

Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs invraisemblables[ [43] et devient une véritable gêne tant pour la rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.