La terrasse de la cathédrale domine la Vistule au cours lent qui enserre la ville et qui semble un serpent, la vue plane sur la multitude des toits rouges ou gris et va se perdre au loin sur une petite colline verte aux contours réguliers, le mont Kosciuszko, montagne élevée par la main des hommes en l'honneur du héros polonais. Ce mont, œuvre pieuse d'un patriotisme inextinguible, rappelle d'antiques coutumes nationales... de l'autre côté du château, en se haussant un peu on découvre au loin le Krakusberg, autre petite montagne de verdure qui aurait été élevée jadis, il y a longtemps, longtemps, à Krakus, le fondateur problématique de Cracovie.

Tout près de la cathédrale est le Kazimierz, le vieux ghetto ou quartier juif. Il doit son nom à la mémoire du roi Kasimir III qui ouvrit aux Juifs les portes de la Pologne au moment où les autres pays de la chrétienté les chassaient. Depuis les temps reculés de leur arrivée dans ce pays, les Juifs se sont multipliés de telle façon qu'ils représentent à Cracovie et dans tout le nord-ouest de la Galicie, une part très importante de la population. Il est assez difficile de se rendre compte si l'accueil fait à cette race étrangère, et depuis, son développement, ont été un bien ou un mal pour la Pologne; ce qui est certain, c'est que les Juifs sont cordialement détestés par les Polonais qui ne les supportent que parce que ces descendants d'Israël ont su concentrer entre leurs mains habiles la presque totalité du commerce.

Les rues du Kazimierz sont grouillantes de population juive; nous retrouvâmes là le curieux aspect des rues d'Oswiecim; jeunes Eliacins, bruns Ephraïms, vieux Jacobs se croisent et se suivent en files continues, tous lents, graves, la canne à la main, les tire-bouchons aux oreilles, le haute-forme en tête, faces énigmatiques! Ici dans la grande ville, cependant tous n'ont pas la livrée sordide qui fit hier notre stupéfaction; certains, non pas peut-être les plus riches, mais les plus modernes, portent des lévites de satin ou de drap fin, des chapeaux soyeux aux reflets impeccables, des accroche-cœurs soigneusement frisés, mais je dois à la vérité de dire que ce ne sont là qu'exceptions et que la plupart sont aussi sales que ceux d'Oswiecim.

Le Juif polonais est l'expression la plus complète de la saleté humaine dans toute sa hideur. Et cependant que dire de cette race tenace et persévérante qui a su se grouper en ce pays quand tout se dissociait autour d'elle, qui a su progresser lorsque les Polonais voyaient le spectre de la décadence s'abattre sur leur malheureuse patrie!


Parmi les plus intéressantes il faut mentionner l'église des Dominicains, célèbre par son cloître. En entrant dans la nef on trouve encore une plaque tumulaire de Petrus Vischer. Lorsque nous visitâmes cette église, c'était pendant un office: le sanctuaire était entièrement rempli de fidèles qui, processionnellement, s'avançaient vers le maître-autel où un prêtre tenait en ses mains un reliquaire d'or qu'il leur faisait baiser tour à tour. Nous eûmes l'impression que la ferveur n'avait pas encore quitté les Polonais, pas encore certainement.

Le cloître, datant du treizième siècle, est vraiment beau... il renferme de très nombreuses pierres tumulaires.


Un matin, l'appétit fortement éveillé par des pérégrinations multiples et de nombreuses visites dans la ville curieuse, nous avons déjeuné au restaurant Hawelka, sur le Rynek. C'est un restaurant national, où l'on sert à la mode polonaise; c'est aussi une épicerie, fort bien tenue d'ailleurs. On entre par l'épicerie, on passe entre deux haies de fruits odorants et de conserves en boîtes multicolores, on pénètre dans un bar-restaurant à la moscovite où des chalands nombreux, debout devant un grand comptoir surchargé de zakowski[ [43], mangent les hors-d'œuvre russes en s'arrosant de bière blonde. On arrive enfin dans une salle où sont des tables et là on mange sans nappe et avec des serviettes en papier.

Ce même jour, après déjeuner, nous avons été voir l'Université. A travers les rues, grandes ou petites, nous ne cessions d'être frappés par le caractère exclusivement polonais de cette ville. Tous les noms des rues, les enseignes des magasins, les affiches, les avis officiels sont écrits, en polonais et rien qu'en polonais. L'absence de cafés—ceux-ci se cachent, se dissimulent dans d'étroites salles voûtées et obscures, dans des cours, aux étages des vieilles maisons—donne un aspect particulier à ces rues.