C'est dans la cathédrale de Cracovie que le duc d'Anjou—depuis roi de France sous le nom d'Henri III—fut couronné roi de Pologne en l'an 1574. Catherine de Médicis voulait à tout prix une couronne pour son fils préféré; à défaut de celle de France qui ceignait le front de Charles IX, elle intrigua—et l'on sait qu'elle était passée maîtresse à ce jeu—pour lui faire obtenir celle de Pologne, alors vacante. Elle réussit. Le duc d'Anjou fut élu roi de Pologne par la Diète de Wola en 1573.

N'y a-t-il pas là une nouvelle manifestation du déplorable système politique qui régissait la Pologne, qui paralysait les efforts de ce noble peuple, qui le conduisit à sa perte? L'intrigue, voilà ce qui faisait les rois de Pologne. L'élu était rarement le plus digne, non, c'était le plus intrigant, le plus riche, celui qui savait s'assurer le plus grand nombre de suffrages. On voit que l'élection allait parfois chercher un prince étranger. Et puis quel germe de discordes entre ces nobles Polonais qui pouvaient tous prétendre à la couronne, qui ne cherchaient que l'agrandissement de leur maison afin de se rapprocher du but et sans se soucier de l'intérêt de la patrie. Voici ce qu'un romancier polonais moderne, connu pour l'amour intense qu'il porte à sa défunte patrie, fait dire à l'un de ses personnages: «Si nous autres, Radziwill, vivions quelque part en Suède, en France ou en Espagne, en ces pays où le fils succède au père sur le trône, nul doute que (hormis des événements extraordinaires, des guerres civiles, l'extinction de la dynastie) nous serions de fidèles serviteurs de nos rois, satisfaits des honneurs et dignités auxquels notre naissance, notre rang, notre fortune nous donnent accès. Mais ici, en cette république où la royauté ne découle que des libres suffrages de la noblesse, nous pouvons justement nous demander pourquoi la couronne appartiendrait plutôt aux Vasa qu'aux Radziwill...[ [41].» Tel était le raisonnement que se tenait chaque noble polonais puissant ou qui espérait devenir puissant; on comprend sans peine où pareil état d'esprit pouvait conduire la Pologne; on sait, hélas! où ça l'a menée.

Pour en revenir à notre duc d'Anjou, je dirai qu'il reçut la nouvelle officielle de son élection par une ambassade composée de cent quarante seigneurs polonais qui furent reçus en grande pompe à Paris, au palais du Louvre, par le roi Charles IX, et où ils déployèrent le luxe éblouissant des cours orientales au grand étonnement des Français, qui se représentaient les Polonais comme un peuple grossier vêtu de peaux de bêtes.

Le nouveau roi de Pologne avait tout d'abord été charmé par la fortune qui lui était échue. Mais bientôt la santé de son frère Charles IX, déjà chancelante, ayant encore baissé au point de faire craindre une fin prochaine, le duc d'Anjou se souvenant qu'il était l'héritier direct du trône de France, ne se crut plus aussi pressé d'aller s'asseoir dans celui de Pologne. Il retarda son départ tant qu'il put. Il fut cependant obligé de se mettre en route et quitta Paris en septembre 1573; il fit durer son voyage à tel point qu'il mit cinq mois à parcourir le trajet de Paris à Cracovie. Il fit son entrée solennelle dans cette dernière ville en février 1574... trois jours après avait lieu le couronnement en la cathédrale.

Le duc d'Anjou porta la couronne de Pologne pendant bien peu de jours. Il eut cependant le temps de scandaliser ses graves sujets par ses habitudes dissolues et par son horreur pour tout travail. Il avait amené avec lui ses mignons, qui lui valurent ensuite en France une triste célébrité, il vécut avec eux, ne voulant voir qu'eux, éloignant de lui tout ce qui était polonais.

Le 30 mai 1574, le roi de France Charles IX rendait le dernier soupir. Le roi de Pologne en fut avisé par un courrier de Catherine de Médicis qui ne mit que treize jours pour venir de Paris à Cracovie, un train qui n'avait rien de royal à ce qu'on voit. Rien ne pouvait plus retenir le duc d'Anjou à Cracovie, la couronne de Pologne n'avait plus d'attraits pour lui dès lors que celle de France l'attendait. Que dis-je: rien ne pouvait plus le retenir? Et les Polonais, les Polonais qui étaient allés si loin quérir un roi? Les Polonais firent bien tous leurs efforts pour le conserver. Dès que fut connue à Cracovie la nouvelle de la mort du roi de France, le duc d'Anjou fut mis en demeure de jurer qu'il consentait à rester roi de Pologne; il jura, il feignit même pour les seigneurs polonais un penchant qu'il n'avait jamais manifesté jusque-là, il invita tous les soirs à sa table ceux d'entre eux qui paraissaient le surveiller le plus, et une belle nuit, après les avoir grisés comme... des Polonais, il s'esquiva du château, déguisé, avec un bandeau qui lui cachait la moitié de la figure et, suivi seulement de ses quelques favoris français, il galopa éperdument vers la France.

Dès qu'il eut franchi la frontière de Pologne, le duc d'Anjou, dès lors Henri III, crut pouvoir reprendre son allure de roi. Il s'arrêta cinq jours à Vienne, neuf jours à Venise, faisant de courtes étapes, enfin, parti de Cracovie le 16 juin 1574, on ne le vit arriver à Lyon que le 6 septembre.

Telle est, rapidement esquissée d'après les historiens et chroniqueurs du temps[ [42], l'histoire du court passage de notre roi Henri III sur le trône de Pologne.