La frontière de Russie n'est distante de Cracovie que de quelques kilomètres: si nous allions fouler le sol du tsar?

Par un clair soleil, un matin, de bonne heure, nous partons pour l'excursion projetée.

Dès qu'on s'est dégagé des faubourgs, on roule dans la campagne triste où vivent les Polaques d'eau. Nous traversons des villages sales, aux maisons de bois et de chaume disséminées sans ordre sous de grands arbres qui entretiennent une humidité perpétuelle, où nous revoyons des paysans chétifs et blêmes de misère et de fièvre; nous croisons de grands troupeaux d'oies qui défilent gravement dans la boue et nous regardent en marmottant des choses sérieuses.

La route n'est qu'une épouvantable fondrière.

Dans les champs, quelques moujiks s'emploient à divers travaux: ils ont sur leurs épaules des vestes du plus beau rouge... on dirait de gros coquelicots au milieu des prairies.

La frontière est au delà du petit village de Modlnica, à un kilomètre à peine. C'est d'abord la douane autrichienne dont la barrière habituelle obstrue le chemin[ [44]. L'auto est venue s'arrêter tout contre cet obstacle administratif. Au delà, à cent mètres environ, on aperçoit les bâtiments du poste russe qui garde la frontière.

Nous laissons notre voiture sur la terre d'Autriche et nous allons à pied nous promener en Russie.

La frontière russe est nettement marquée par un talus précédé d'un petit fossé; elle paraît gardée avec un luxe de troupes que l'on ne remarque pas dans les autres pays d'Europe. Ce n'est pas ici une ligne conventionnelle, jalonnée de quelques bornes, la ligne est tracée tout le long, on la distingue parfaitement qui zigzague à travers la campagne et va se perdre au loin, comme un gigantesque serpent séparant les terres germaniques du monde slave. Derrière le talus des soldats russes montent sans cesse la garde: des fantassins, baïonnette au canon, se promènent face à l'Autriche et semblent épier les signes d'une agression fatale; des Cosaques, montés sur de petits chevaux aux yeux de feu et aux crinières de lions, vont, viennent, en incessantes patrouilles; à voir ces précautions, on croirait que l'Autriche et la Russie sont en état de guerre... En temps de paix cela me semble simplement enfantin et doit être surtout fort onéreux pour la Russie si toutes ses frontières sont ornées de tant de précautions.

Sur la route, on passe la frontière devant un Cosaque qui veille, revolver au poing. On est alors en face des bâtiments où vit tout ce monde de sentinelles: casernes, écuries, bureaux de la douane, de la police, maisons des officiers. Nous passons. Mais nous sommes bientôt arrêtés par un grand diable de soldat que vomit sur nous le bureau de la police et qui nous mène, tels des criminels, devant son chef. Celui-ci nous explique,—par gestes,—que nous ne pouvons passer outre sans nous prêter à toutes les formalités du visa de nos passeports. Par gestes également nous lui répondons que nous n'avons pas l'intention d'aller plus loin, que nous voulons seulement avoir l'honneur de poser nos pieds sur le noble sol de Russie, qu'il est par suite inutile de perdre une bonne heure à accomplir de longues formalités; nous faisons comprendre que nous sommes des amis, des Français, des alliés... A ce suprême argument, nous nous attendions à voir l'argousin s'incliner courtoisement et peut-être même nous faire les honneurs du territoire russe. Ah! bien oui! Si vous croyez que la Russie entretient tant de troupes au bord de sa frontière pour la laisser franchir par les premiers Français venus! On nous reconduisit poliment jusque de l'autre côté du fossé en nous faisant comprendre que sans passeports,—et surtout sans le versement qui accompagne le visa,—il était de mauvais goût d'insister, la Russie nous était interdite!

Au fond, ce mauvais accueil nous laissait assez froids, nous avions vu ce que nous voulions voir: la frontière; fait ce que nous voulions faire: pénétrer en Russie.