Quelque peu désabusés cependant par ce fait que notre qualité de Français ne nous avait pas valu plus de sympathies de la part des fonctionnaires russes, nous allâmes nous asseoir au bord de la route, entre le fossé russe et la barre autrichienne, dans cet espace neutre qui sépare les deux pays et là nous rêvâmes longuement, bercés par le chant plaintif de paysans slaves qui travaillaient dans les terres: des hommes avec de rouges vestes, des femmes avec deux longues tresses blondes qui pendaient sur leur dos.
Devant le poste des douaniers autrichiens, nous avons fait la connaissance du curé de Modlnica. Ce digne prêtre, un bon vieillard à la figure toute souriante, examinait attentivement notre voiture automobile: la stupéfaction, l'admiration étaient peintes dans ses yeux... jamais il n'avait vu de voiture sans chevaux et la première qui s'offrait à sa curiosité était un monstre de force et de vitesse. Il nous posa de multiples questions que nous ne pouvions, hélas! comprendre, car il parlait polonais; que de déception sur son honnête figure! Il aurait tant voulu savoir, s'instruire sur les merveilles de la locomotion nouvelle dont il n'avait qu'entendu parler jusque-là. Soudain, il s'avisa de répéter ses questions en latin; l'un de nos camarades parlait cette langue aussi purement que Virgile et le bon vieux prêtre constata enfin avec joie qu'on le comprenait et qu'on lui répondait. Nous fûmes nous-mêmes très heureux de pouvoir causer avec lui car sa conversation était intéressante et il nous apprit une foule de détails curieux sur ce vieux pays de Pologne et sur ces confins austro-russes.
Enfin nous avons mis le comble à sa joie en lui offrant de le ramener jusqu'à Modlnica en automobile. Pendant les quelques cents mètres qui séparent la douane du village notre vieux curé était à la fois suffoquant de bonheur et transi de peur: confortablement installé sur le siège d'arrière, son petit chien sur ses genoux, il ne tarissait d'exclamations laudatives. Cette courte promenade en auto aura été le gros événement de son année, de sa vie peut-être!
Nous le déposâmes devant la porte de son église qu'il nous fit visiter. Pauvre petite église de bois, toute de bois, qu'il soigne et embellit avec amour, du mieux de ses modestes moyens. Un peintre, un grand artiste, nous dit-il avec une naïveté touchante, vient de l'orner de fresques qui font son admiration et qui nous apparurent comme d'affreuses enluminures de guinguette. D'anciens seigneurs polonais sont inhumés en son église, dont il nous fit voir les tombeaux de pierre. En notre honneur, il écarta une draperie qui surmonte l'autel pour faire apparaître la sainte icône à nos yeux. On sentait que ce brave homme éprouvait une intense joie à nous faire visiter ce pauvre petit sanctuaire qui est l'objet de tout son amour, le but de sa vie, et il le faisait avec une candeur qui m'a touché jusqu'aux larmes!
Il tint ensuite à nous mener à son presbytère, jolie petite maison, propre et coquette, enfouie dans la verdure, où il nous offrit la liqueur de l'hospitalité. Suivant une coutume polonaise, un seul verre pour tout le monde, le curé le remplit, y trempa ses lèvres en portant notre santé, puis nous le passa et nous y bûmes tour à tour. Sa liqueur, au reste, était fort bonne: du schnaps parfumé, vieux et fort comme un fer rouge. Pendant que nous buvions à la ronde, le bon curé nous contait une vieille histoire du pays:
On sait que les Polonais ont toujours eu la réputation d'être de grands buveurs. Leur capacité bachique est étonnante, un verre d'alcool qui passe aux yeux des autres peuples pour une quantité respectable leur paraît insignifiant, un litre, qui ferait tomber raide tout autre, les fait à peine cligner des yeux. Un grand seigneur polonais des beaux temps de la république, se trouvant à Rome, fut reçu en audience par le pape, qui le retint à dîner. Notre Polonais, confus par tant d'honneur, remercia de son mieux le chef de l'Eglise, mais il se permit de lui avouer respectueusement qu'il lui serait impossible de prendre la moindre nourriture s'il ne pouvait boire auparavant quelque liqueur, suivant l'usage de son pays. Le pontife lui fit apporter du schnaps et un petit verre, un verre à liqueur, un verre comme on a coutume de s'en servir en Italie ou en France; à la vue du minuscule récipient le seigneur fit une grimace significative:
—Que Votre Sainteté me pardonne, dit-il, mais dans mon pays on a coutume de boire le schnaps dans de grands verres, de très grands verres, et non dans un dé à coudre.
Le pontife lui fit donc apporter un grand verre. Le seigneur polonais le remplit jusqu'au bord et l'avala d'un trait. Le pape épouvanté, s'attendant à le voir tomber raide, s'empressait de lui donner l'absolution, mais notre homme de s'écrier: