Avant de nous autoriser à prendre place dans la benne qui devait nous enfoncer aux entrailles de la terre salée, on nous obligea à revêtir de longues blouses grises ainsi que des couvre-chefs bizarres destinés à préserver nos personnes de... je n'ai jamais bien su quoi. Nous avions de bien bonnes têtes, ainsi accoutrés tous quatre, nous ressemblions à autant de vieilles bonnes femmes qui se mirent à se rire au nez réciproquement.
L'ascenseur, très rapide, nous fit une impression d'effondrement dans un gouffre obscur, humide et froid[ [48] pendant qu'une senteur âcre et pénétrante, l'odeur de la saumure, nous prenait à la gorge.
En bas, les guides, qui s'éclairent eux-mêmes avec des torches, nous munissent chacun d'une bougie, et nous voilà partis les uns derrière les autres, un cierge éclairé à la main, tous semblables en nos cagoules grises, semblables à des pénitents en procession... il me prit alors une folle envie de psalmodier lentement quelque chant liturgique. Il fait noir, il fait sombre. A la vacillante lueur de nos bougies, c'est à peine si nous distinguons les parois d'une étroite galerie, que suit la procession. Le roc suinte l'humidité, je touche du doigt, je porte mon doigt à mes lèvres, c'est salé. Mais soudain des éclairs ont jailli, les guides viennent d'allumer des flammes de bengale et c'est un enchantement: la galerie de tout à l'heure a fait place à un décor de féerie, nous sommes maintenant en une chapelle ornée de colonnes élégantes, de grandes statues, d'autels monumentaux, et tout reluit, lance en éclairs les feux mille fois répétés, tout est transparent, le sol, les plafonds, les voûtes, les colonnes, les escaliers, les autels, les statues, tout est en sel!
C'est la chapelle de Saint-Antoine, que firent sortir telle quelle de la masse salée d'habiles ouvriers du dix-huitième siècle. Ces ouvriers étaient même des artistes: les détails architectoniques, l'allure des statues ne manquent ni de cachet ni même de réelle valeur. Cette chapelle se compose d'un autel principal et de petits autels latéraux taillés à même dans le sel; les ornements eux-mêmes, candélabres, cierges, tabernacle, vases sacrés sont de sel. Sur les marches du maître-autel deux moines agenouillées prient... ils sont en sel! Transparentes, grisâtres, de sel, les statues de la Vierge Marie, de saint Clément, de saint Stanislas, de saint Jean et de Marie-Magdeleine, du roi Auguste II. Deux grands crucifix, de larges colonnes... de sel toujours! C'est une chapelle monolithe. L'humidité qui perle sans cesse sur la matière grise qui se liquéfie, a poli tous les angles, arrondi toutes les aspérités, de sorte que les statues, qui pleurent depuis plus de cent ans, ont acquis des airs indécis et naïfs.
Après un autre cheminement dans l'obscurité d'un boyau, nouvel éclairage qui fait apparaître soudain la chambre Letow, gigantesque excavation qui doit son nom à un inspecteur des mines et qui date de l'année 1750. Souvarow en fit, en 1809, une salle de danse et en 1814 Alexandre Ier, empereur de Russie, y fut reçu au milieu d'une brillante fête: une estrade élevée supportait un nombreux orchestre et de grands lustres déversaient des flots de lumière; estrade et lustres subsistent encore.
Plus loin, on pénètre dans la chapelle de Sainte-Cunégonde, dédiée à la patronne des mineurs. C'est une véritable église qui a cinquante mètres de long, quatorze mètres de large et dix mètres de haut; elle renferme une chaire formée d'un seul bloc de sel. Dans la sacristie on voit une statue du Christ sous la croix qui est une véritable œuvre d'art. Cette excavation est située à l'étage du milieu de la mine, à quatre-vingt-dix mètres au-dessous de la lumière du jour.
Plus loin encore et plus profond voici la chambre Michalovice qui a vingt-huit mètres de long, dix-huit mètres de large et trente-six mètres de haut... son sommet se perd dans l'obscurité. Cet antre gigantesque fut produit par l'extraction du sel pendant les années qui s'écoulèrent de 1717 à 1761.
Cette mine est donc formée de très grandes excavations qui sont creusées pendant plusieurs années et qui croissent en dimension à mesure que s'avance l'exploitation. Lorsque les proportions de ces excavations sont devenues trop grandes, que les échafaudages se sont trop compliqués et que par suite l'exploitation revient à un prix trop élevé, elles sont abandonnées pour toujours et l'on commence à en creuser d'autres.
Pour passer d'une salle à l'autre, il faut se replonger dans les étroites galeries de communication, où l'on y voit à peine à la lueur des bougies tremblotantes, où l'on sent la voûte vous frôler la tête; on a comme une impression d'écrasement, d'étouffement; on monte interminablement, puis l'on descend sans fin et sans raison, on bute contre les rails d'un chemin de fer souterrain, on glisse dans de sournoises flaques d'eau saumâtre; là c'est un escalier aux marches glissantes, plus loin un petit pont de bois, une simple planche sur un cours d'eau infernal et l'on va toujours, poussé par une curiosité inassouvie.
La chambre de l'Empereur François a été baptisée en l'honneur de l'empereur qui la visita en 1817; elle a cinquante-huit mètres de long et trente-deux mètres de haut. On y remarque deux pyramides de sel qui y furent érigées en commémoration de l'archiduc Rodolphe et de la princesse Stéphanie.