Nous sommes maintenant parvenus dans la Hongrie des Hongrois, la Hongrie véritable, la Hongrie des plaines aux horizons infinis; les Slaves se sont peu répandus jusqu'ici, nous sommes bien véritablement chez les Magyars.
La Hongrie est une plaine immense, entourée, protégée de toutes parts par une vaste circonférence de montagnes; seules les deux portes du Danube, à son entrée[ [109] et à sa sortie[ [110] y donnent un accès ouvert. Formé d'un terreau alluvionnaire d'une extrême fertilité, arrosé par des fleuves géants, on conçoit que ce pays devait passer pour une terre promise aux yeux des barbares des grandes invasions. Situé à l'orient extrême de l'Europe, immédiatement avant les pays ouverts qui précèdent l'Asie, on comprend qu'il dut être le premier objectif, l'étape obligatoire de tous les peuples envahisseurs.
Nulle autre contrée ne donna autant que ce coin d'Europe le spectacle des invasions échelonnées, progressives, régulières. C'est ce que M. de Launay appelle la Loi des invasions barbares[ [111]. Du plateau de l'Altaï, chaudière humaine toujours en ébullition, débordant périodiquement depuis des siècles et des siècles, des flots successifs de jaunes se sont écoulés sur l'Europe. Ils ont déferlé plus ou moins loin suivant leur force, leur importance, mais tous sont venus battre les bords du Danube aux eaux rousses. Ils ont vaincu les autochtones, mais ceux-ci les ont assimilés, transformés, européanisés, blanchis. Les Huns au contact des Latins, les Bulgares des Slaves, les Turcs des Grecs, les Magyars des peuples déjà latinisés par les Romains, ont perdu leur caractère et leur type pour se fondre dans la masse des peuples conquis. Ces envahisseurs étaient des jaunes, des frères des Chinois: qui pourrait aujourd'hui—à part de rares exceptions—reconnaître les caractères ethniques de leur race parmi les divers peuples d'Europe?
Le débordement jaune existait déjà avant les temps historiques, à n'en pas douter; l'histoire nous montre toute une série d'invasions; hier encore, les Asiatiques se déversaient sur l'Occident. Le flot est-il tari? Demain peut-être nous verrons de nouveau s'avancer vers nous ses vagues menaçantes.
Il est une légende hongroise, fort peu galante, qui prétend que Dieu créa la femme, non pas avec une côte du premier homme, mais avec la queue du diable qu'il avait arrachée. Cette légende est commune entre les Hongrois et les Bulgares. Il y a entre les caractères de ces deux peuples une foule de points communs qui démontrent leur unité d'origine. On retrouve des communautés semblables entre tous les jaunes envahisseurs. Les Magyars ou Hongrois, les Huns, les Bulgares, les Turcs sont tous d'origine mongole, tous venus des hauts plateaux asiatiques à des temps diversement éloignés, tous des jaunes blanchis par la fusion, le climat et le temps[ [112].
Les Magyars ou Hunugares—d'où Hongrois—envahirent la Pannonie en l'an 889. Ils formaient un immense troupeau d'un million d'êtres, hommes, femmes et enfants, sous la conduite de leur roi Arpad, fils d'Almos. Le vieil Almos les avait amenés jusqu'aux défilés des Karpathes et était mort en vue de la terre promise. A son fils devait revenir la gloire de leur donner leur définitive patrie.
On sait que la Hongrie était alors en grande partie aux mains des Slaves de la Grande Moravie. Les Magyars conquirent la place de haute lutte, les Slaves furent défaits et les vainqueurs, trouvant le pays à leur convenance, résolurent de s'y fixer. Ainsi, ce peuple qui avait mené jusque-là une existence essentiellement nomade, devint sédentaire lorsqu'il se trouva sur son sol d'élection. Cette vaste plaine hongroise qui avait vu la succession ininterrompue des invasions échut enfin à des propriétaires définitifs. Aux Magyars d'Arpad devait revenir l'honneur de faire de la grande steppe passagère un nouvel Etat d'Europe.
Mais, bien que fixés chez eux, les Hongrois ne perdirent pas tout de suite leurs instincts nomades ni leurs goûts belliqueux: ils firent longtemps encore des incursions dans les autres pays d'Europe, ils vinrent même apporter la terreur jusqu'en France où leur souvenir vit toujours dans les ogres de nos fables[ [113].
Le type mogol s'est tout à fait dénaturé chez les Hongrois modernes: ceux-ci sont maintenant des blancs comme nous. Très rarement on rencontre un individu chez lequel quelques caractères de l'antique race se sont conservés[ [114].